En Moldavie, les Lipovènes perpétuent des traditions séculaires

21 Fév

Traduit par Mehdi CHEBANA

Au milieu du XVIIe siècle, des dizaines de milliers de Russes s’installent dans le delta du Danube et sur les rives du Prut pour fuir les persécutions religieuses dont ils sont victimes depuis la réforme du dogme et de la liturgie orthodoxes menée par le patriarche Nikon. Plus de 30.000 de leurs descendants, appelés Lipovènes, vivent aujourd’hui en Roumanie et en Moldavie où ils perpétuent des traditions séculaires et suivent à la lettre l’ancien culte orthodoxe russe. Reportage dans le village de Pocrovca en Moldavie.

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Publié le 12 novembre 2007 dans Evenimentul zilei

Situé dans le nord de la république de Moldavie, le village de Pocrovca se distingue singulièrement de toutes les localités voisines. Ses 1030 habitants, tous Russes lipovènes, attachent un intérêt particulier à la propreté des rues et perpétuent religieusement les traditions héritées de leurs ancêtres.

L’une d’entre elles veut par exemple que les hommes ne se rasent plus la barbe après soixante ans. Mais ce n’est pas tout. Les « vieux croyants », comme on les appelle encore [en raison de leur attachement à l’ancien rite orthodoxe], refusent systématiquement de vendre leur maison et leur lopin de terre, ce qui fait de la région l’un des endroits en Moldavie où le prix du mètre carré est le plus élevé avec Chisinau (2.000 dollars les 100 mètres carrés). Dans le même temps, ils rachètent les terres délaissées par les Moldaves vivant dans les villages voisins.

Chaque habitant de Pocrovca connaît l’histoire de ces 17 familles russes qui ont fui leur pays en 1820 pour se réfugier ici, achetant un petit lopin de terre aux notables moldaves à des prix bien plus élevés que la valeur du marché à l’époque. Tous respectent encore aujourd’hui les efforts de leurs aïeux.

D’ailleurs, aucun d’entre eux n’a jamais quitté le village pour travailler à l’étranger. Les Lipovènes assurent qu’ils peuvent très bien gagner leur vie en restant chez eux. Leur richesse ? La terre. Ils possèdent des vergers avec des pruniers et bien d’autres arbres, mais ce sont les framboisiers qui constituent leur plus grande source de revenus. L’été dernier, ils ont réussi à vendre leur kilo de framboises à 1,40 euros.

Les Lipovènes cultivent également des pommes de terre et des melons. « Quand nous vendons un kilo de melons, nous pouvons acheter deux kilos de blé, c’est mathématique », explique Florii Vetrov, 71 ans. « Les Moldaves nous envient parce que nous sommes travailleurs et unis. »

À Pocrovca, seuls deux habitants parlent roumain

Chaque jour à 14 heures, les femmes lipovènes se réunissent dans le centre du village pour boire du thé noir préparé dans un samovar et déguster les framboises cultivées dans chaque ferme. Une tradition qui se perpétue depuis des générations.

Même si leurs enfants apprennent le roumain à l’école, toutes s’expriment en russe à l’exception d’Eudochia Zamfir. D’origine moldave, la directrice de l’école communale s’est établie ici avec son mari en 1975. Elle dit avoir rapidement intégré les habitudes des Russes lipovènes, si bien qu’elle n’envisage plus aujourd’hui de vivre ailleurs qu’à Pocrovca.

Elle se souvient du jour où elle débarqua avec son enfant de deux mois dans ce que l’on appelle toujours aujourd’hui le « village des barbus ». Elle avait alors besoin de lait mais n’osait pas en demander. Elle envoya donc son mari à la fontaine afin qu’il entre en contact avec des autochtones. « Ce jour-là, beaucoup d’eau a coulé à la fontaine avant que mon mari n’ose ouvrir la bouche », témoigne-t-elle. « Puis le lendemain matin, quand nous nous sommes réveillés, du pain et du lait nous attendaient sur le seuil de notre porte. Les Lipovènes sont toujours prêts à rendre service. »

Solidarité et spiritualité, piliers de l’identité lipovène

Ici, le malheur des uns devient celui de tous. Il y a toujours quelqu’un pour faire du porte à porte, un bonnet à la main, afin de récolter de l’argent pour un voisin dans le besoin. Chacun donne alors selon son bon cœur.

Lors des enterrements, tous répondent présents. Pour l’occasion, des repas copieux sont organisés avec au menu de la viande, des cornichons et surtout 400 litres de borş[soupe] préparé selon une recette locale. « Notre borş est fait à base de légumes taillés en tout petits morceaux et de betterave que l’on fait longuement mariner selon une technique particulière », confient les femmes du village presque d’une seule voix.

Près de l’église, considérée ici comme un lieu de vie incontournable, les villageois ont bâti une salle de prières où ils font l’aumône. Très suivies, les messes sont par ailleurs l’occasion pour chacun de revêtir ses plus beaux atours.

La petite localité du nord de la Moldavie est régie par un conseil des sages où siègent vingt vieillards parmi les plus lettrés. Leur verdict est rédhibitoire en matière de mariage notamment parce que le conservatisme ambiant accentue les risques d’inceste.

Selon la tradition, les vieux sages se rassemblent aux abords de l’église pour vérifier l’arbre généalogique des futurs mariés. Si aucun lien de sang n’est établi sur sept générations, les jeunes peuvent se marier. À condition encore que ce soit un dimanche.

De même, quand un garçon arrive à l’âge de sept ou huit ans, ses parents commencent à lui construire une maison. Quant aux parents de la mariée, ils sont chargés de constituer une dot dès le plus jeune âge de leur enfant. « C’est un honneur d’inviter les gens à venir voir la dot constituée par les parents de la mariée », explique Eudochia Zamfir. « Mais cette tradition ne relève d’aucune loi écrite. »

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