La Gagaouzie toujours en quête de reconnaissance et d’autonomie

22 Fév

Par Mehdi CHEBANA

Le 22 septembre 2008, les députés de l’Assemblée populaire de Gagaouzie ont officiellement reconnu l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du sud. Pourtant, ce territoire autonome du sud de la Moldavie a renoncé à ses propres velléités indépendantistes. La Gagaouzie veut seulement défendre sa langue et sa culture. Elle souhaite plus d’autonomie et de reconnaissance. Entretien avec Mihail Formuzal, « Bashkan » (gouverneur) de Gagaouzie, au siège du gouvernement de Comrat, autour d’un café turc préparé « à la mode gagaouze ».

Mihail Formuzal

Publié le 9 février 2009 dans Le Courrier des Balkans

Le Courrier des Balkans (CdB) : Pourquoi, selon vous, les députés gagaouzes ont-ils reconnu l’indépendance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud en septembre dernier ?

Mihail Formuzal (MF) : Il ne faut pas regarder ce vote comme un sursaut indépendantiste de notre part, mais plutôt comme le geste de solidarité d’un petit peuple envers un autre. Vous savez, toutes les deux semaines, dans le monde, une langue ou un peuple disparaît. C’est dur. Le peuple gagaouze est très sensible à ce qui arrive aux autres mais considère que les problèmes ne peuvent pas se régler par les tanks et les fusils.

CdB : Pourquoi vous a-t-on si peu entendu dans les médias à l’époque ?

MF : J’ai bien tenté de défendre nos idées mais la presse moldave a fait barrage. Pourtant, croyez moi, j’ai beaucoup parlé à ce moment là. Par exemple, j’ai rencontré, à Londres, deux députés européens avec qui j’ai pu longuement discuter de nos positions.

CdB : Jusqu’à très récemment, il existait en Gagaouzie de fortes velléités indépendantistes. Aujourd’hui, la situation semble pacifiée sur votre territoire, alors que la Transnistrie entretient toujours des relations extrêmement tendues avec les autorités de Chişinău. Comment l’expliquez-vous ?

MF : Nous sommes un petit peuple et nous ne pouvons pas aspirer à des changements de frontières. Les Gagaouzes font en sorte d’être un modèle pour les autres petits peuples et tentent de créer un modèle politique sui generis. En 1994, la Moldavie a voté une loi sur le statut du Gagauz-Yéri. Mircea Snegur, alors Président de la République, a officiellement reconnu l’autonomie de notre territoire au sein de la Moldavie. Il a été élu homme politique européen de l’année pour cela. La loi était très bonne telle qu’elle était au départ. Le problème, c’est que, progressivement, le pouvoir central de Chişinău a commencé à y apporter toute une série d’amendements et a même supprimé des articles entiers du texte de départ. Cela a créé des tensions en Gagaouzie jusqu’en 2002, année où les autorités de Chişinău ont organisé un véritable putsch pour renverser Dumitru Croitoru, le gouverneur d’alors. Cela n’a pas été très correct de leur part. Et pourtant, mon peuple a réussi à surmonter cette épreuve sans combattre, sans bain de sang.

CdB : Les relations entre Chişinău et Comrat se sont-elles améliorées depuis cet épisode ? 

MF : Mon prédécesseur, qui était communiste, disait que tout allait bien. Ce n’est pas mon opinion. Cela fait deux ans que je suis gouverneur de Gagouzie et j’ai pu observer que de nombreux problèmes subsistaient. Tout d’abord, Chişinău ne nous aide pas à mettre en valeur la culture gagaouze. Nous n’avons jamais reçu de subvention, ne serait-ce que pour publier des livres dans notre langue ou promouvoir le gagaouze à l’école ou à la crèche. Il n’existe aucun établissement scolaire où l’on enseigne uniquement en gagaouze. Ce que nous voulons avant tout, c’est que notre langue ne disparaisse pas. Nous souhaitons également que les autorités de Chişinău lancent une vraie décentralisation à l’échelle de tout le pays. Un peu comme la France l’a fait avec succès. Cela nous permettrait d’acquérir plus de pouvoir et de responsabilité. Et puis, comme je vous le disais précédemment, la loi de 1994 régissant notre entité administrative a perdu de sa valeur. Nous n’avons pas le droit d’avoir des partis politiques exerçant seulement en Gagaouzie. Du coup, lors des élections locales, les candidats gagaouzes doivent se présenter en indépendant ou alors monter à Chişinău pour obtenir le soutien d’un parti politique pour se présenter sous ses couleurs. Enfin, il existe un profond déséquilibre entre la représentation des minorités au sein de l’administration gagaouze et le nombre de gagaouzes représentés au niveau national. Ici, en Gagaouzie, notre ministre local des finances est moldave comme ses homologues de la santé ou de la justice. De même, le responsable de l’administration fiscale est bulgare. Mais à Chişinău, pas un ministre ou un député gagaouze. Pas de Gagaouze non plus dans les structures de décisions des grands partis politique du pays.

CdB : Le gouverneur de Gagaouzie est tout de même membre du gouvernement moldave…

MF : Sur le papier, oui, le gouverneur de Gagaouzie est membre du gouvernement. Mais dans les faits, il ne décide de rien, il ne dispose que d’une seule voix… Certains gouverneurs ont bien tenté, par le passé, de s’opposer à certains projets, mais cela n’a rien changé. Ce que nous voulons, c’est donc une meilleure représentation dans les structures politiques et gouvernementales. Nous constituons tout de même 4,5% de la population moldave. On pourrait commencer par faire élire quatre ou cinq députés gagaouzes, ici en Gagaouzie, afin qu’ils entrent au Parlement de Chişinău.

CdB : Comment vous positionnez-vous par rapport à la querelle linguistique en Moldavie ?

MF : Pour être franc, cette querelle ne nous regarde pas. On nous dit de parler russe, on parle russe. On nous dit de passer au roumain ou au moldave, on s’exécute. Le principal, c’est que nous puissions continuer de parler librement le gagaouze. Vous savez, notre peuple a toujours été conduit par d’autres nations. Nous avons beaucoup appris à leur contact et elles nous ont permis de développer un goût certain pour les langues étrangères. Mes grands-parents parlaient très bien le roumain et le russe. Et puis, cela fait des siècles que Bulgares, Ukrainiens, Roumains et Gagaouzes vivent en bonne intelligence sur notre territoire. C’est une richesse culturelle unique. Maintenant, il est vrai qu’après des décennies de russifications, nous développons aujourd’hui l’enseignement du roumain dans nos établissements scolaires. Mais beaucoup reste à faire. On aimerait envoyer nos étudiants apprendre le roumain en Roumanie mais nous sommes assez peu soutenus sur ce point. L’idéal serait également que 20% de nos étudiants puissent aller apprendre dans les universités de Pologne, de Russie ou de Bulgarie.

CdB : Quels liens les Gagaouzes ont-ils gardé avec la Turquie ?

MF : Tout d’abord, je voudrais préciser qu’il existe de nombreuses hypothèses sur nos origines. Et l’on ne sait toujours pas aujourd’hui laquelle est la bonne. Peut-être ne le saurons nous jamais. Ce qui et sûr, c’est que les Gagaouzes parlent une langue très proche du turc et qu’ils étaient autrefois de bons paysans, de bons éleveurs mais aussi de bons combattants puisqu’ils ont longtemps protégé le Sud-Ouest de l’Empire russe. Pour en revenir aux Turcs, ils nous aident dans tous les domaines et ne nous demandent rien en échange. Sur le plan économique, Istanbul subventionne de nombreux projets de développement sur notre territoire. Cette année encore, ils ont investi 5 millions de dollars dans un projet d’alimentation en eau à Ceadâr-Lunga [1]. De même, les liens culturels sont très forts. Certaines de nos villes sont jumelées avec des villes turques, comme notre capitale, Comrat, avec la ville d’Isparta située à l’ouest de la Turquie. Une majorité de Turcs a déjà entendu parler de notre petit peuple que ce soit à travers les médias locaux, les festivals ou d’autres projets culturels. Toutefois, s’il est vrai que nous sommes un petit peuple, nous avons des liens avec d’autres pays que la Turquie. Nous travaillons notamment avec la Roumanie, la Biélorussie, la Russie, l’Ukraine et même la France. Enfin, en matière de diplomatie, c’est bien Chişinău qui garde la main, malgré l’autonomie dont nous bénéficions. Ainsi, quand des personnalités turques viennent en Moldavie, elles sont d’abord reçues à Chişinău et passent ensuite, assez fréquemment, il est vrai, à Comrat.

CdB : Qu’attendez-vous des élections législatives du 5 avril prochain ?

MF : Pas grand-chose ! (rires). Non, sérieusement, j’espère que ces élections permettront de donner l’impulsion démocratique dont le pays a besoin pour résoudre ses problèmes économiques. J’espère aussi qu’elles permettront de lancer la décentralisation dont je vous parlais précédemment. Enfin, je souhaite que les jeunes Moldaves qui sont partis à l’étranger reviennent pour construire l’avenir de leur pays.

 

Notes
[1] Mihail Formuzal était maire de Ceadâr-Lunga avant d’être élu gouverneur de Gagaouzie il y a deux ans.

Mihail Formuzal a répondu en russe à cet entretien que nous avons mené en roumain. Traduction du russe au roumain : Vitalie Cucu.

 

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