Littérature : la Roumanie s’approprie le Prix Nobel de Herta Müller

10 Oct

Par Mehdi CHEBANA

Une romancière née en Roumanie qui reçoit le Nobel de littérature. Aucun libraire à Bucarest n’avait vu le coup venir. Et pour cause, Herta Müller, l’enfant du Banat exilée en Allemagne, faisait figure d’outsider face à des monstres de la littérature mondiale comme Mario Vargas Llosa ou Philip Roth. Vendredi matin, la presse roumaine érigeait déjà l’écrivaine, de langue et de nationalité allemandes, en icône de la réussite « à la roumaine ».

Herta Müller

Publié le 10 octobre 2009 dans Le Courrier des Balkans

« Depuis l’annonce des résultats, nous devons faire face à une avalanche de clients », témoigne Geta Vodislav, directrice commerciale de la librairie Mihai-Eminescu, l’une des plus populaires de la capitale. « Le problème, c’est qu’on ne s’y attendait pas du tout ! Nous n’avons aucun roman de Herta Müller en stock depuis deux ans. Heureusement, dans ce genre de cas, les maisons d’éditions réagissent au quart de tour. Herta Müller n’est pas très connue en Roumanie mais elle va devenir un objet de curiosité et une source de fierté nationale. Il faut faire vite ! »

Vendredi matin, la presse roumaine érigeait déjà l’écrivaine, de langue et de nationalité allemandes, en icône de la réussite « à la roumaine ». « L’Allemagne nous a offert un roi, Carol Ier, nous lui avons envoyé une reine, Herta Müller », titrait crânement en une le quotidien Adevărul.

De son côté, le maire du village germanophone de Nitchidorf [1], où la romancière est née en 1953, s’est dit « heureux » qu’elle remporte cette haute distinction même si elle ne vient plus dans la commune. « Aujourd’hui, Nitchidorf existe sur la carte », s’est-il réjoui.

Pour le critique littéraire Paul Cernat, la consécration de Herta Müller aurait pourtant de quoi mettre la Roumanie mal à l’aise. « Je ne sais pas si c’est bien de s’approprier sa victoire quand on sait qu’elle entretient depuis longtemps un rapport tendu avec son identité roumaine ; identité qu’elle n’a pas abandonné puisqu’elle a publié un ouvrage en roumain. En fait, dans son cas, et dans celui d’autres écrivains majeurs du XXe siècle, on assiste à une tentative de récupération. C’est nous qui l’avons poussé à partir. Elle a fui par notre faute et celle du régime des années 1980. »

Une voix contre la dictature de Nicolae Ceauşescu

Herta Müller s’est âprement battue contre le régime communiste en Roumanie, refusant de servir d’indicateur à la police secrète alors qu’elle était traductrice dans une usine.

Dès son premier recueil de nouvelles, intitulé Bas-fonds et composé en 1982, elle a dénoncé les conditions de vie sous le régime de Nicolae Ceauşescu, avec leur cortège « de corruption, d’intolérance et d’oppression », relève l’Académie Nobel.

Censurée, harcelée, diabolisée, Herta Müller a fini par fuir en Allemagne de l’Ouest en 1987, deux ans avant la Révolution roumaine dont on célèbre cette année le vingtième anniversaire. Mais la même critique acerbe et finement détaillée animera ses romans Le renard était déjà le chasseur, Herztier et La convocation publiés dans les années 1990.

« La Roumanie post-communiste ne s’est pas départie de tous les masques de l’horreur communiste », s’insurge-t-elle dans l’hebdomadaire allemand Die Zeit du 23 juillet dernier. « Le masque le plus perfide, la délation, et celui le plus cruel, l’annihilation de l’intimité, subsistent encore. (…) Les services secrets de Ceauşescu n’ont pas été dissous mais seulement rebaptisés « SRI » [2] Un ancien agent de la Securitate peut occuper n’importe quelle fonction aujourd’hui en Roumanie. »

Au-delà de la vie quotidienne en période de dictature, l’œuvre de Herta Müller, décrit la vie des minorités « en-dehors de l’Histoire commune », la vie de quelqu’un en dehors même de sa propre famille, la vie de quelqu’un qui va jusqu’à changer de pays et qui s’aperçoit « que cela n’y change rien », note le secrétaire permanent de l’Académie Nobel, Peter Englund.

Trois livres de Herta Müller ont été traduits en français : L’homme est un grand faisan sur terre (Marion Sell, 1988 puis Folio, 1990), La convocation (Métaillé, 2001) et Le renard était déjà le chasseur (Seuil, 1997). Dès l’annonce du prix, Gallimard s’est empressé d’annoncer à son tour la traduction en cours de son livre le plus récent Atemschkel, qui traite de la déportation en URSS des Allemands de Roumanie, après la Seconde guerre mondiale.

Notes

[1Situé près de Timişoara, le village de Nitchidorf a été fondé au XVIIIe siècle par la communauté souabe de Roumanie, de langue et de culture allemandes.

[2SRI : Services des renseignements intérieurs.

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