La laïcité n’est pas exportable en Roumanie

15 Mai

Par Mehdi CHEBANA

Ecole, famille, santé, sexualité… La religion occupe une place prépondérante dans la vie quotidienne des Roumains. Chercheur à l’Académie roumaine, le sociologue des religions Mirel Banica livre son analyse des relations entre l’Eglise orthodoxe et la société.

(©Roumanophilie/Mehdi Chebana)

Publié le 15 mai 2010 dans Regard

Regard : Comment expliquez-vous que l’Eglise soit si présente dans la vie quotidienne des Roumains ?

Mirel Banica : Les raisons sont avant tout historiques. A la chute de Byzance, il y a eu, en Roumanie, une lutte acharnée pour la survie face à la menace ottomane. L’Eglise a donc composé avec la société, le pouvoir administratif, politique et militaire. C’est ce qu’on appelle la « symphonie orthodoxe » : l’Eglise rendait des services aux seigneurs vertueux et vice versa. Aujourd’hui encore, lors des grands pèlerinages, gendarmes et policiers prêtent gratuitement main forte à l’Eglise pour assurer la sécurité des croyants.

L’Eglise a donc suivi un tout autre modèle historique que la France où les liens entre la religion et l’Etat sont très réglementés, où les cléricaux et les anti-cléricaux sont bien séparés. Cela s’est fait dans la violence, des reliques ont été brûlées dans l’espace public avant que ne soit promulguée la loi de 1905.

Regard : Cette influence reste tout de même problématique pour les minorités religieuses et sexuelles… La laïcité est-elle la solution ?

M.B. : La laïcité est difficilement exportable ici, vous savez ! C’est une réalité typiquement française qui ne marcherait pas en Roumanie, pas avec notre manière d’être. On le voit bien avec l’immigration massive. A Madrid ou Milan, les Roumains fêtent Pâques ou Noël dans la rue, bougies en mains. Ils investissent l’espace public pour pratiquer la religion.

Autre exemple, en 2004, on s’est posé la question des icônes dans l’espace public, notamment à l’école. Il y a eu un débat enflammé et finalement les gens qui n’en voulaient pas ont été ostracisés, ils étaient considérés par les autres comme des ennemis de la foi. Cela montre bien qu’il est difficile de dissocier Eglise orthodoxe et société.

Regard : Face à la sécularisation de la société, l’Eglise met-elle en place une stratégie pour garder ses fidèles ?

M.B. : C’est sûr que l’Eglise a tendance à consolider son pouvoir temporel sur les fidèles. Elle a vite compris dans quelle direction allaient les choses et cherche donc à occuper l’espace. A l’étranger, elle loue des édifices catholiques, vidés de leurs ouailles, pour y célébrer des messes orthodoxes. Elle a aussi compris qu’elle devait utiliser les médias. Elle a un trust qui lui permet de promouvoir son visage officiel.

Elle a l’air très rigide de l’extérieur mais, en fait, elle est très souple tant qu’on ne touche pas à la « vraie foi ». C’est ça qui lui permet de composer avec la modernité. Au début des années 1990, la Roumanie a connu une vague d’avortements. Officiellement, l’Eglise s’opposait à l’avortement, mais elle n’a jamais eu de position très tranchante sur les moyens de contraception.

Autre signe de modernité, l’Eglise est très en avance en matière d’écologie. Elle a toujours prôné la modération dans la consommation et, dans n’importe quel monastère de Roumanie, vous trouvez de beaux exemples de jardins bio.

Regard : Comment occupe-t-elle l’espace sur Internet ?

M.B. : Sur Internet, on compte un nombre incroyable de sites et de blogs qui se revendiquent de l’orthodoxie. A l’image de ce qui s’est passé en Europe, ça a commencé par les sites officiels – ceux de la Patriarchie, des monastères etc. – puis, il y a environ trois ans, on est entrés dans ce qu’on appelle le web 2.0, l’ère de l’interactivité. C’est là que sont apparus toutes sortes de blogs à thématique religieuse.

On peut qualifier ces sites « d’alternatifs » dans la mesure où ils se sont autonomisés par rapport à l’Eglise officielle. Ils constituent une sorte de micro-monde où baignent parfois des îlots virtuels de fondamentalisme.

Regard : Sa parole serait donc remise en cause…

M.B. : Le problème central, c’est celui de l’autorité. L’Eglise est l’autorité de la tradition mais, sur Internet, elle n’a plus tout à fait le contrôle.

Pour mieux comprendre, prenons l’exemple des passeports biométriques. Une loi votée il y a cinq ans sous la pression de l’Union européenne a conduit la Roumanie à mettre en place ce type de passeport. Il n’y a pas eu de débat préalable et la loi, une fois votée, est devenue un sujet de scandale dans les médias. Les internautes orthodoxes et néo-protestants ont proposé une lecture mistico-apocalyptique de la carte à puce que contenaient ces passeports.

Sans que l’Eglise y soit directement pour quelque chose, il y a eu beaucoup d’agitation sur le net roumain mais aussi dans d’autres pays orthodoxes. C’est ce qu’on peut appelle la « conductibilité orthodoxe ». Dans cette affaire, Internet a été un excellent liquide conducteur, la blogosphère a réagi violemment à la controverse.

Regard : La jeunesse ne risque-t-elle pas de se désintéresser du religieux ?

M.B. : Chaque génération a sa mémoire religieuse. Il est trop top pour savoir quelles seront les relations entre les jeunes et la religion car ceux qui ont commencé à vivre leur religion en liberté n’ont que 30 ans. La sécularisation laissera sans doute des traces. Mais en même temps, on assiste à un engouement accru pour les pèlerinages dans certaines régions.

Par ailleurs, la profession de prêtre se porte bien, il n’y a pas de crise des vocations comme en France ou ailleurs. Les popes se marient, sont papas, ont une vie de famille…

Mais l’avenir de l’Eglise se joue peut-être dans les migrations. Non pas parce que les croyants cessent de pratiquer quand ils sont à l’étranger mais parce que les villages, qui sont le réservoir traditionnel de l’Eglise, se vident.

Un Etat pourtant presque laïc… 

Bien qu’elle ne se définisse pas comme un Etat laic, la Roumanie n’a pas de religion officielle. Pas même l’orthodoxie qui est partagée par plus de 85% de la population, selon le recensement de 2002. L’article 29 de la Constitution consacre la liberté religieuse sur la base du principe de sécularité. Ainsi, les autorités publiques ont un devoir de neutralité par rapport aux associations et aux cultes religieux. De même, les citoyens sont égaux devant la loi et les autorités, quelles que soient leurs croyances. Le texte stipule aussi que les cultes reconnus sont autonomes par rapport à l’Etat qui se doit de les soutenir, « y compris par les facilités accordées pour donner une assistance religieuse dans l’armée, dans les hôpitaux, dans les établissements pénitentiaires, dans les asiles et dans les orphelinats ». Toute forme de discrimination ou d’incitation à la haine religieuse est par ailleurs interdite.

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Une Réponse to “La laïcité n’est pas exportable en Roumanie”

  1. Damiel 10 juin 2016 à 12:44 #

    C’est ce que disaient de très nombreux français au début du XXème siècle… Ces arguments sont faux. Aujourd’hui, en France, le pouvoir est complètement indépendant des religions. Les influences de celles-ci sont donc réduites sur les politiques. Et l’État fonctionne très bien sans ces groupes de pression! Les libertés individuelles ont pu se propager plus facilement avec la moindre influence de l’église, hostile aux droits des femmes, au vote de celles-ci, à l’indépendance des femmes en général…. Une société ne peut qu’évoluer sans ces interférences… Ce n’est pas l’église qui fait vivre et protège les citoyens, c’est l’État ! Chacun chez soi, les curés dans leurs églises, l’État dans les services publics… !!!!

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