Holocauste : deux Juifs déportés en Transnistrie font enfin condamner l’État roumain

10 Juin

Traduit par Mehdi CHEBANA

Le tribunal de Galaţi a récemment condamné l’État roumain « pour les souffrances et les abus » infligés à deux frères juifs déportés en Transnistrie entre 1941 et 1945, sous le régime du Maréchal Antonescu. Une première judiciaire qui pourrait faire jurisprudence, 70 ans après les violents pogroms organisés dans le pays.

Devy Abraham

Publié le 22 janvier 2010 dans Evenimentul zilei

Devy Abraham avait huit ans quand il a été déporté en Transnistrie avec sa famille. De retour chez lui en 1945, à l’heure de la puberté, l’expérience de la mort l’avait déjà fait vieillir. Pourtant, après avoir échappé aux griffes des artisans de l’Holocauste, il a continué de vivre des décennies avec la peur au ventre à cause de la Securitate [1]. Il aurait voulu crier sa souffrance de s’être fait voler sa jeunesse et d’avoir vu sa famille détruite, et pourtant l’instinct de survie l’a poussé à l’autocensure.

En 2005, après des années d’hésitation, il a décidé de se libérer – essentiellement de la prison de sa propre mémoire – et de réclamer la condamnation de ceux qui l’ont fait souffrir. Quatre ans plus tard, après une lutte inégale contre l’État, Devy Abraham a obtenu une deuxième condamnation du général Ion Antonescu [2]. Une condamnation symbolique obtenue devant le tribunal de Galaţi et qui lui réchauffe le cœur. Lui et son frère Sami, qui n’était qu’un nourrisson quand on l’a déporté, sont les premières victimes de l’Holocauste à obtenir réparation devant la justice roumaine.

« Le Juif Isac Abraham sera exécuté. » C’est par cette sèche sentence que le calvaire de la famille de Devy a commencé. C’était en plein hiver 1941, au siège du commandement légionnaire du port de Galaţi. Isac, le père de Devy et de Sami, s’est rendu aux légionnaires [3] après avoir échappé pendant deux ans à l’enrôlement dans les bataillons de travail destinés aux Juifs.

« En 1932, Papa a quitté sa ville de Siret, en Bucovine, pour Galaţi », raconte Devy. « C’est là qu’il s’est marié avec ma mère Fany Weisman. En 1939, il a reçu une convocation pour les bataillons de travail mais les autorités ont dû le chercher pendant longtemps à Siret. Début 1941, ils ont retrouvé sa trace à Galaţi. »

Dans un premier temps, Isac s’est caché chez des amis. Mais les gendarmes ont mis la main sur son épouse qu’ils ont battue, ce qui l’a poussé à se rendre immédiatement. « Quand nous sommes allés le trouver sur le port, il était à terre, à genoux, frappé jusqu’au sang », se souvient Devy.

L’image du capitaine Soare, le chef des gendarmes qui a prononcé la sentence fatidique contre son père, lui revient en mémoire et fait naître un rictus sur son visage. « Moi, j’avais huit ans, mon frère en avait un. Ma mère, qui tenait Sami dans ses bras, a sauté aux pieds de mon père tandis que moi je me suis mis à pleurer. » Sur le moment, il lui a semblé qu’on faisait une faveur croyant, avec bonheur, qu’on venait d’épargner le chef de sa famille. Il ne se doutait pas que lui, sa mère et son frère assisteraient finalement à la mort.

Lente extermination par la faim

Les Abraham ont été la seule famille de Galaţi a être déportée en Transnistrie. Après que le capitaine Soare a épargné la vie du « Juif Isac », ce dernier a été forcé de renoncer aux quelques économies qu’il avait faites en tant que cordonnier et d’embarquer, avec sa femme et ses deux enfants, sur une péniche en direction de l’Ukraine. Arrivée à destination, la famille a ensuite pris différents trains de marchandises jusqu’à Chişinău. C’est à ce moment là qu’ils sont devenus de simples numéros. Ils rejoignaient les dizaines de milliers de Juifs envoyés dans les camps de Transnistrie. « On a marché les uns derrière les autres pendant des centaines et des centaines de kilomètres », explique Devy Abraham. « Nous nous sommes arrêtés après neuf mois, pas très loin de Bug, dans le camp de Halcineţ, dans le département de Moghilev. »

Sur place, en guise d’abri, on leur avait préparé une étable où l’on entassait jusqu’à 30 personnes dans une petite pièce. Ils dormaient à même la terre de glaise, sans fenêtre, sans porte. Pour exterminer, le régime Antonescu ne s’est pas fatigué à mettre sur pied des chambres à gaz mais il a utilisé une méthode plus économique et plus sûre : l’affamation. « La faim, les poux et le froid faisaient mourir les gens », raconte Devy.

Dans le camp, il y avait trois autres enfants en plus de lui et son frère. L’un d’entre eux était leur cousin, Jean, qui a été déporté depuis Bacău avec sa mère Carolina Segal, la sœur de Fany Abraham. Tous s’étaient retrouvés à Chişinău. Sur la route vers Halcineţ, Carolina a perdu son mari, Avram, qui succomba à une appendicite. Dans le camp, elle allait rapidement apprendre la survie et surtout comment maintenir en vie son bébé.

Les deux autres enfants appartenaient à un charretier de Cernăuţi [4] et étaient un peu plus âgés que Devy. « Ils étaient les privilégiés du camp », se souvient ce dernier, avec une sorte d’envie enfantine sur le visage. « Quand quelqu’un mourrait, les gendarmes leur faisait récupérer l’or sur les cadavres. Ils arrachaient les dents avec des pinces et les donnaient aux gendarmes. C’est comme ça qu’ils obtenaient à manger. »

Devy n’allait pas échapper lui non plus au contact de la mort. D’habitude, quand quelqu’un mourrait, on laissait pourrir son corps, purement et simplement, sans l’enterrer. « Personne ne pouvait approcher le camp », explique-t-il. Malgré toutes les contraintes physiques qu’ils devaient endurer, les Abraham se réjouissait d’être encore tous en vie. Et surtout ensemble. En 1943, pourtant, les quelques 150 hommes de Halcineţ ont été conduit dans un autre camp : celui de Nicolaev, en Ukraine.

« Ils ont été ramassés par quelques officiers SS, grimpés dans des véhicules et conduits pour travailler dans des carrières de pierre », précise Devy. Un an plus tard, Kelmer, le charretier dont les deux enfants arrachaient les dents des cadavres, a réussi à s’évader de Nicolaev pour rejoindre sa famille à Halcineţ. Sa femme avait péri entre temps mais, une nuit, il réussit à sortir ses enfants de là. Avant de s’enfuir, il annonça à Fanny Abraham une nouvelle qui allait marquer le début du déclin : Isac avait été fusillé à Nicolaev parce qu’il était tombé malade et qu’il n’était plus capable de travailler. À ce moment précis, la mort n’avait pourtant pas encore dit son dernier mot.

De la viande de chien et de l’urine au menu du camp

En 1944, il ne restait plus que 30 personnes dans le camp de Halcineţ. Les survivants n’étaient pas forcément ceux qui étaient en meilleure santé mais plutôt ceux qui réussissaient à se battre âprement pour obtenir de la nourriture. « Moi et ma tante, qui était plus agile, nous réussissions parfois à nous faufiler sous les clôtures de barbelés qui entouraient le camp et nous fuyions,à quatre heures du matin, dans le village voisin. Nous mandions tout bonnement. Puis, nous rentrions avec quelques pommes de terre et une portion de farine de maïs. Nous allions aussi en forêt pour cueillir des champignons. Jamais nous ne nous sommes empoisonnés », assure le vieil homme.

Bien qu’on les obligeait à travailler dans les champs de tabac, de betteraves et de pommes de terre qui se trouvaient tout autour, les déportés n’avaient pas le droit de goûter à ce qui était comestible : « un garde se tenait toujours derrière nous avec un pistolet et un parapluie pointu. Si on parvenait à manger quelque chose, soit, il nous plantait son parapluie dans le dos, soit il nous abattait ».

Vers la fin de leur déportation, ils ont été sauvés de la faim par ce à quoi ils s’attendaient le moins. Des gendarmes qui s’étaient mis à tuer les chiens des environs pour se confectionner des bottes avec leur peau : « quand il y avait un coup de feu, j’étais toujours le plus vif. Je sortais, je prenais le chien et je le faisais cuir sur des feuilles avec des tisons brûlants que j’avais obtenu clandestinement grâce à des paysans. C’était de la nourriture sucrée et écœurante », se rappelle Devy, comme s’il voulait se débarrasser d’un arrière-goût désagréable.

Les épreuves les plus difficiles à surmonter étaient le typhus exanthématique et la fièvre typhoïde : « j’ai échappé à la première de ces maladies grâce à maman qui avait cousu une paire de boucles d’oreille et une bague au bas de sa robe qu’elle portait en quittant la maison. Elles les a données à un gendarme pour qu’il nous apporte du pain, du lard et de l’ail. C’est ça qui nous a sauvés. J’ai aussi eu la fièvre typhoïde à cause de l’eau pleine d’excréments qu’on me donnait à boire. »

Dans la fontaine à côté du camp, les cadavres étaient jetés pour que les survivant ne puissent pas boire l’eau. La neige était donc le seul moyen d’assouvir sa soif, en hiver, ou alors l’eau de pluie que l’on ramassait dans les traces de pas laissées par le bétail dans la boue. « Le médicament contre la fièvre, c’était notre propre urine, mais ça n’était pas suffisant dans la mesure où on n’était plus en état de nous procurer à manger et de l’eau. »

Tués par l’armée roumaine

En mars 1944, les trois membres encore en vie de la famille Abraham ont été eux aussi à deux doigts de la mort. « Deux voitures sont arrivées avec, à leur bord, des soldats roumains et un Allemand et ils nous ont conduit dans la steppe de Kopaigorod. Ils nous ont arrêtés devant une fosse déjà pleine de cadavres. Là, ils nous ont fait nous retourner sur le bord de la fosse et ils ont commencé à tirer. Ils voulaient éliminer tous les témoins des crimes des camps. »

Le dieu des Abraham, un dieu qui n’avait pas de préjugés raciaux, est alors entré en action. « Par bonheur, nous, nous sommes arrivés dans la seconde voiture. Quand nos braves soldats roumains, qui sont par la suite devenus des vétérans respectables, ont commencé à nous tirer dessus, des avions russes ont fait leur apparition. Les soldats ont été pris de panique, ont tiré au hasard et ont pris la fuite. »

Après un certain temps, Devy et sa mère allaient se réveiller vivants dans cette fosse pleine de cadavres. Fany avait reçu deux balles dans la hanche et était complètement perdue. Quant à Devy, il avait reçu une balle dans la jambe. Resté seul, Sami, comme par miracle, n’avait rien. Carolina et Jean, en revanche, avaient sûrement péri. « Deux paysans nous ont trouvé là et nous ont cachés dans une chaumière des alentours. Nous y sommes restés, grâce à leur aide, jusqu’en 1945. C’est alors que nous avons appris que la guerre était terminée et que nous avons été rapatriés », conclut Devy.

« Tout ce que je veux, c’est un gâteau »

Après la guerre, Devy a entretenu sa famille avec son salaire de vendeur dans une droguerie. Peu à peu, il s’est mis aux études pour devenir technicien en pharmacie. Son frère, Sami, qui s’est établi à Râmnicu-Vâlcea (centre du pays), a travaillé dans l’armée et a eu deux enfants qui ont émigré en Israël après 1990. Leur mère, Fany, s’est retrouvée inapte au travail après avoir reçu une balle qui n’a pas pu être extraite. Elle est décédée en 1991. Il y a 30 ans, Devy a appris que, finalement, sa tante Carolina et son cousin Jean avaient réussi à embarquer sur un bateau pour la Palestine.

En 2005, Devy a décidé de déterrer les horreurs du passé et a poursuivi l’État roumain en justice pour les souffrances qu’il a endurées. L’année suivante, une maladie impitoyable lui a pris sa fille tandis que sa femme est devenue aveugle et paralysée. Mais lui n’a pas cédé. Même s’il avait des avocats, il s’est présenté seul à la barre. Il a d’abord perdu en première instance à Galaţi mais la Haute Cour de justice a demandé un nouveau procès.

En octobre 2007, le Tribunal de Galaţi lui a donné gain de cause. « Une personne qui a été privée de liberté ou dont on a limité la liberté de façon illégale voire immorale a le droit d’être dédommagée », ont motivé les juges.

La cour d’Appel de Galaţi a confirmé cette décision et, depuis juin 2009, les frères Abraham attendent toujours leurs 360.000 lei de réparation (environ 90.000 euros). Cet argent public tarde vraiment à venir surtout que, maintenant, il est « inclus dans le nouveau budget », selon la Direction des finances de Galaţi. Ce n’est pas beaucoup mais pas peu non plus pour de vieilles personnes qui pourraient assouvir des désirs cachés. Devy pourrait, par exemple, aller en Israël. Mais non, il ne souhaite que manger du gâteau…

Notes

[1La Securitate était la police politique sous le régime communiste roumain.

[2Haut gradé de l’armée roumaine et homme politique d’extrême droite, Ion Antonescu a dirigé la Roumanie d’une main de fer entre 1940 et 1944, période au cours de laquelle il engagea son pays dans la Seconde Guerre mondiale aux côtés de l’Allemagne nazie. Il fut condamné à Bucarest pour crimes de guerre et exécuté en 1946.

[3Fondé en 1927 par Corneliu Zelea Codreanu, le Mouvement légionnaire, baptisé plus tard « Garde de fer », était une organisation nationaliste, xénophobe, anti-communiste, chrétienne et antisémite. En septembre 1940, elle signa une alliance avec Ion Antonescu pour former un gouvernement et forcer le roi Carol II de Roumanie à abdiquer en faveur de son fils Mihai Dès son arrivée au pouvoir, la Légion a promulgué des lois antisémites et lancé une vaste campagne de pogroms et d’assassinats politiques.

[4Après avoir longtemps appartenu à la Moldavie, puis à l’Empire austro-hongrois puis à nouveau à la Moldavie, la ville de Cernăuţi, ou Tchernivtsi en ukrainien, est tombée sous le giron soviétique en juin 1940. Aujourd’hui ukrainienne, la ville compte plus de 240.000 personnes.

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