Comment la Roumanie justifiait les « évacuations » de Roms

14 Nov

Par Mehdi CHEBANA

La Roumanie du maréchal Ion Antonescu a lancé, au printemps 1942, une vaste campagne de déportations en Transnistrie. Sur les 25.000 Roms « évacués », 11.000 ont péri en raison des conditions de vie terribles qu’ils enduraient dans les camps. Au total, au moins 220.000 Roms sont morts en Europe au cours de la Seconde Guerre mondiale, victimes de politiques d’épuration ethnique qui, comme en Roumanie, ne disaient pas toujours leur nom. Voici un extrait du Rapport final de la Commission sur l’Holocauste en Roumanie publié le 11 novembre 2004 [1].

Ion Antonescu

Le « recensement » organisé dans tout le pays par la police et la gendarmerie, le 25 mai 1942 (bien qu’initialement prévu le 31 mai), a été ordonné par le maréchal Antonescu [2]afin d’identifier les Rroms s’inscrivant dans la catégorie « Rroms à problème ».Ces derniers ont été enregistrés avec leur famille comme suit : les Rroms nomades et ceux qui parmi les Rroms sédentaires avaient un casier judiciaire, étaient récidivistes ou n’avait pas de moyens de subsistance ou d’activité définie leur permettant de s’auto entretenir.

Au total, 40.909 personnes ont été inscrites sur ces listes : 9.471 Rroms nomades et 31.438 Rroms sédentaires. Une ordonnance du ministre de l’Intérieur du 17 mai 1942 prévoyait que les Rroms figurant sur ces listes feraient l’objet d’un contrôle étroit des autorités locales et auraient interdiction de quitter le pays jusqu’à nouvel ordre. Les listes – recensant les Rroms des deux catégories par commune, ville et département – ont été envoyées à l’Inspection générale de la Gendarmerie. Les déportations qui allaient suivre ont ciblé les citoyens enregistrés lors de ce référendum. A quelques exceptions près, la plupart des 25.000 Rroms de Roumanie « évacués » en Transnistrie figuraient sur les listes constituées par la police et la gendarmerie à la fin du mois de mai.

Pourquoi les Rroms ont été déportés

Le recensement de mai 1942, à travers sa définition de deux catégories de Rroms, a également montré les critères de « sélection » des déportés. Ceux-ci s’appuyaient sur le nomadisme et, dans le cas des Rroms sédentaires, sur les condamnations pénales, les vols et le manque de moyens de subsistance. Dans certains documents, les autorités faisaient également référence à la nécessité de débarrasser les villages et les villes des population rroms qui étaient pauvres, sans activité, sans métier, sans moyens de subsistance, sans aucune possibilité de gagner leur vie, et dont certains membres gagnaient leur vie en volant ou en mendiant.

Lors du procès des principaux criminels de guerre, en 1946, Ion Antonescu a évoqué les meurtres et les vols commis par les Rroms dans les villes, à l’occasion des exercices d’alerte anti-aérienne. Ainsi, selon ses dires, le principal critère était essentiellement d’ordre social, c’est-à-dire l’ordre public. Bien qu’on ne sache pas si ces accusations contre les Rroms étaient fondées, les crimes qu’ils étaient accusés d’avoir commis dans les villes ne pouvait pas être la raison principale de leur déportation puisque la plupart de Rroms vivait dans des villages. De plus, ces déportations ne pouvaient pas être de simples mesures d’ordre social. Sinon, ce processus visant à « nettoyer » le pays des éléments qui posaient des problèmes d’ordre social aurait été étendu à l’ensemble de la population, sans considération ethnique ; pourtant, il ne s’est appliqué qu’aux Rroms. Les documents du gouvernement sur les Rroms n’invoquaient pas la race comme un motif de déportation. Ils ne faisaient pas référence à une « infériorité » raciale ou à un « danger » racial qu’auraient constitué les Rroms, comme le faisaient certaines publications roumaines de l’époque. En bref, alors que des termes comme « dangereux » et « indésirables » étaient utilisés en référence aux Rroms, les autorités ne se sont pas servies de la race pour motiver les déportations.

Le motif pour lequel les Rroms ont été déportés était probablement autre : les déportations s’inscrivaient dans la politique ethnique du maréchal Antonescu. Atteindre l’homogénéité ethnique de la Roumanie – en transférant les minorités hors du pays et en rapatriant les Roumains des pays voisins – était une véritable préoccupation pour le gouvernement roumain de l’époque. Des mesures effectives ont été prises et des documents ont été établis pour gérer le problème. Parmi ces documents, le plus important est le projet de Sabin Manuila, directeur général de l’Institut central de statistiques, écrit sous la forme d’un mémorandum à l’adresse du maréchal Antonescu, le 15 octobre 1941. Ce mémo visait toutes les minorités ethniques de Roumanie. Selon Manuila, elles devaient faire l’objet d’accords de transfert ou d’échange de populations entre la Roumanie et différents Etats. Pour les Juifs et les Rroms, qui n’avaient pas leur propre Etat, la solution prévue était le « transfert unilatéral », ce qui signifiait en fait les envoyer derrière les frontières. La Transnistrie était le territoire où le gouvernement pouvait faire cela. Ainsi, la déportation d’une partie des Juifs et des Rroms en Transnistrie, en 1941 et 1942, peut être comprise comme un élément de cette politique de purification ethnique.

Les documents de l’époque dont nous disposons à ce jour ne permettent pas d’élucider pourquoi – si les « transferts » derrière les frontières roumaines faisaient partie d’une politique ethnique – les déportations vers la Transnistrie étaient limitées aux catégories de Rroms précitées. Pourtant, au cours de ces années où les Rroms sont devenus, du jour au lendemain, un problème pour les autorités, le gouvernement ne pouvait pas trop s’éloigner des opinions de la société roumaine, comme le reflètent les études sociologiques des années 1930. La « sélection » et les déportations de Rroms ne visaient que ceux qui avaient vraiment un mode de vie « gypsy ».

Sur les 208.700 Rroms qui vivaient en Roumanie, dans ses frontières de 1942 – selon des estimations de l’Institut central de statistiques – près de 41.000 personnes (20%) ont été inscrites sur les listes de mai 1942 et plus de 25.000 d’entre elles ont été déportées (12% du total de la population rrom). (…) Eu égard aux terribles conditions de vie sur les sites où ils ont été déportés, environ 11.OOO Rroms déportés sont morts en Transnistrie, notamment de faim, de froid et de maladie.

Notes

[1Source : Final Report, International Commission on the Holocaust in Roumania, édition Poliron, 2005, pp.226-228.

[2Haut gradé de l’armée roumaine et homme politique d’extrême droite, Ion Antonescu a dirigé la Roumanie d’une main de fer entre 1940 et 1944, période au cours de laquelle il engagea son pays dans la Seconde Guerre mondiale aux côtés de l’Allemagne nazie. Il fut condamné à Bucarest pour crimes de guerre et exécuté en 1946.

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