L’économie roumaine dépend trop de la consommation

25 Oct

Par Mehdi CHEBANA

L’analyste Ilie Serbanescu, ministre roumain de la Réforme dans les années 1990 et expert reconnu, explique dans les colonnes de la revue Regard pourquoi un changement de cap est d’après lui nécessaire à l’économie roumaine. Des propos peu tendres avec le modèle de développement choisi après la révolution de 1989 qui ne ferait la part belle qu’à la consommation.

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(©Roumanophilie/Mehdi Chebana)

Publié le 15 octobre 2011 dans Regard

De l’optimisme dans les discours du gouvernement, des chantiers qui ont repris dans les grandes villes, la Roumanie est-elle enfin sortie de la crise ?

C’est vrai, les économistes s’accordent à dire que nous sommes sortis de la récession. Après plusieurs mois de baisse, la croissance de notre produit intérieur brut est redevenue positive au deuxième trimestre 2011, atteignant 0,2%. Mais sortir de la récession, ce n’est pas sortir de la crise. Certes, les chantiers ont repris un peu partout mais c’est avant tout en raison des efforts de l’Etat roumain. Tant que le secteur privé, qui représente 80% de notre économie, n’ira pas mieux, il sera difficile de sortir de la crise. Le chômage n’a pas baissé et vous admettrez que 0,2% de croissance, c’est très fragile ! Je pense que la situation peut encore dégénérer à tout moment.

Dans quelle mesure votre pays pourrait-il être touché par la crise de la dette de la Zone Euro ?

Comme vous le savez, toutes les banques en Roumanie sont étrangères, à l’exception de la CEC qui reste très marginale. Certaines d’entre elles, qu’elles soient françaises, allemandes ou autres, ont accepté de prêter des sommes énormes à la Grèce pour qu’elle résorbe sa dette. Alors si la Grèce ne les rembourse pas, elles ne vont plus pouvoir financer l’économie dans leur pays et elles couperont à nouveau le robinet en Roumanie.

Comment expliquez-vous que la Roumanie ait été autant touchée par la crise ?

Ces vingt dernières années, notre économie est devenue l’excès inverse de ce qu’elle avait été sous le communisme. Si bien qu’aujourd’hui, nous avons un modèle de développement de type bananier. Cela tient en quelques principes : consommation sans production, importations sans exportations, hypermarchés sans usines, banques sans économie réelle et l’on pourrait ajouter voitures sans routes ! C’est à cause de ce modèle que la Roumanie a été autant touchée par la crise. Aujourd’hui, notre PIB, c’est 30% de production et 70% de consommation. Le déséquilibre est énorme. Notre croissance économique dépend beaucoup trop de la croissance de la consommation. On l’a très bien vu en 2010, quand les marchés occidentaux ont commencé à sortir de la crise, les entreprises étrangères qui opèrent en Roumanie ont pu augmenter leurs exportations, Dacia et Nokia en tête. Leurs exportations ont même été plus importantes qu’avant la crise. Et malgré tout le PIB de la Roumanie a chuté. Pourquoi ? Parce que notre production occupe une part trop faible de notre PIB ! Ce n’est pas un hasard si l’Allemagne s’est si bien sortie de la crise. Là-bas, il y a encore une industrie et le pays pu placer en Chine ce qu’il a produit. Nous, nous n’avons pas eu cette possibilité.

Quel a été la responsabilité des banques ?

L’occident a considéré que la Roumanie pouvait se développer non pas en investissant dans sa production mais en lui envoyant des banques inondant le pays de crédits à la consommation. Si elles avaient davantage donné de crédits pour développer l’industrie et les affaires, la situation n’aurait pas été la même. Mais entre 2004 et 2008, ces banques étrangères ont choisi d’accorder un nombre incroyable de crédits à la consommation, avec une hausse de ce nombre de l’ordre de 80% chaque année. Pendant que la consommation était stimulée plus que de raison par ces crédits , la production a stagné. Le crédit n’est pas une mauvaise chose en soi mais dans ce contexte précis, il a tout déstructuré. Alors quand la crise est apparue en 2009, les banques ont arrêté les financements, elles n’ont plus accordé de crédit et ont cherché à récupérer leur argent.

Et c’est là que Bucarest a fait appel au Fonds monétaire international…

Oui, le FMI a donné 20 milliards d’euros à l’Etat roumain pour qu’il sauve des banques qui n’étaient même pas roumaines. Un prêt énorme qui correspond à la moitié du PIB roumain ! Depuis trois ans, les banques continuent de bien rouler mais l’Etat roumain, lui, il va de mal en pis et a un niveau d’endettement effrayant (ndlr. 36% du PIB).

Faut-il craindre un retour à la frénésie pour les crédits à la consommation quand la croissance sera revenue et que la crise sera passée ?

Je ne crois pas car Mugur Isarescu, le directeur de la Banque nationale roumaine, a pris une très bonne décision en septembre dernier. Il a rendu quasiment inaccessible le crédit à la consommation. Et ça c’est une bonne chose. En fixant un certain nombre de règles et de restrictions, il a en quelque sorte réparé ses erreurs. Il faudra désormais que ceux qui sollicitent ce type de crédits déposent des garanties à hauteur de 33% de la somme qu’ils sollicitent. Et peu nombreux sont ceux qui vont pouvoir se le permettre. Mugur Isarescu empêche ainsi que tout se répète.

D’une façon générale, vous dressez un tableau bien sombre du développement économique de la Roumanie. L’adhésion à l’Union européenne n’a-t-elle pas profité au pays ?

Peu de Roumains osent le dire, mais l’adhésion à l’Union européenne a été un échec immense. Notre pays n’était pas prêt en 2007, il ne l’aurait pas été davantage en attendant dix ans de plus. Car c’est un pays sous-développé. Dès le départ, il n’avait rien à faire dans une communauté de pays développés. Les autres membres de l’UE ont aussi une part de responsabilité. Au cours des deux années qui ont précédé notre adhésion, ils nous ont demandé de leur livrer notre économie. Ils nous ont dit « vous voulez l’adhésion ? donnez nous votre économie ! » En seulement deux ans, nous avons cédé notre pétrole, la moitié de nos ressources en gaz, notre fer, toute notre industrie – dont l’automobile – nos compagnies d’assurance, nos banques. Et tous nos systèmes de distribution : gaz, eau, électricité… Le résultat aujourd’hui c’est que, dans notre pays, sur les 100 premiers exportateurs, seuls trois sont roumains ! . Sachant cela, comment voulez-vous que la Roumanie bénéficie de sa présence au sein de l’Union européenne quand on sait qu’on lui a pris tous ses joueurs avant de débuter le match !

Lors d’une visite officielle à Washington en septembre, le président Basescu a une nouvelle fois affiché son optimisme quant à l’entrée de la Roumanie dans la Zone Euro. Qu’en pensez-vous ?

Pour moi, c’est stupide. Certains pays pensent à sortir de la Zone Euro et nous, nous voudrions y entrer à tout prix ! Après l’expérience grecque, nous n’avons aucune chance. Et certains indicateurs ont beau être bons, jamais nous ne seront à la hauteur tant que nous ne changeront pas de modèle de développement. Il faudra une bonne vingtaine d’années pour parvenir à ces changement…

 

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