Regard sur le marché du travail en Roumanie

9 Jan

Par Mehdi CHEBANA

(©Roumanophilie/Mehdi Chebana)

Publié le 15 janvier 2012 dans Regard

Près de 10 millions de Roumains ont entre 15 et 64 ans et sont ainsi en âge de travailler. En 2011, 6,2 millions d’entre eux étaient considérés comme « salariés » par l’Institut national des statistiques (INS); une donnée qui cumule toutefois indistinctement le nombre de travailleurs déclarés et une estimation du nombre de travailleurs au noir. Pour les caisses de retraite, le seul chiffre important est donc celui des salariés qui contribuent au financement de la sécurité sociale; bref, celui des salariés légaux. Ils étaient 4,8 millions en 2011, soit 40% de moins qu’il y a vingt ans.

La situation est d’autant plus alarmante que la Roumanie compte aujourd’hui plus de retraités (5,5 millions) que de salariés contributeurs. Le plan de rigueur décidé en 2010 par le gouvernement d’Emil Boc ainsi que l’entrée en vigueur d’un nouveau code du Travail en mai 2011 visent notamment à résorber cet écart en repoussant l’âge légal du départ à la retraite et en luttant contre le travail au noir.

Le casse-tête du travail au noir

Le travail dissimulé a explosé en Roumanie après la chute du communisme et s’est encore accentué depuis le début de la crise économique.  Mais si les spécialistes s’accordent sur son ampleur, il reste très difficile de le chiffrer avec précision. Selon l’INS, environ 1,4 million de Roumains travaillaient au noir en 2011 ce qui constituerait un manque à gagner de 6 milliards d’euros dans les caisses de l’Etat. Mais selon une étude de l’Observatoire du marché du travail et de la qualité de l’emploi publiée en juillet dernier, ils seraient en fait 3,4 millions à travailler au noir, que ce soit à plein temps ou de façon occasionnelle pour compléter des revenus légaux insuffisants. L’agriculture est de loin le secteur où le travail dissimulé est le plus répandu, loin devant les domaines de la construction, de hôtellerie ou de l’alimentation.

Un chômage relativement faible

Un pays, deux taux de chômage… L’ANOFM – l’équivalent roumain de Pôle emploi – et l’Institut national des statistiques publient régulièrement leur propre « chiffre officiel » du chômage. Avec parfois des variations conséquentes eu égard aux méthodes de calcul utilisées. Au deuxième trimestre 2011, le taux de chômage s’élevait ainsi à 4,9% de la population active, soit environ 440 000 personnes, pour l’ANOFM, contre 7,5%, soit 727 000 personnes, pour l’INS (donnée retenue par l’UE). Mais dans un cas comme dans l’autre, ces chiffres placent la Roumanie parmi les meilleurs élèves de l’UE. Loin des 20% enregistrés par l’Espagne, cancre de l’Union en la matière, et bien en dessous de la moyenne des Etats membres, autour de 10%. Avec la crise, le taux de chômage roumain a grimpé de 1 à 3 points selon les sources et ce sont les femmes, les ruraux et les jeunes entre 15 et 24 ans qui ont été les plus touchés.

Plus de services, moins d’industrie et d’agriculture

Si l’industrie était de loin le secteur qui recrutait le plus sous le communisme, elle représente aujourd’hui moins d’un tiers de l’emploi en Roumanie, selon la Banque mondiale. C’est le secteur tertiaire, c’est-à-dire celui des banques, des assurances, de l’éducation, de la santé, de la sécurité, des télécommunications ou du tourisme, qui l’a progressivement supplantée ces vingt dernières années. Requérant une main d’œuvre diplômée, qualifiée et polyglotte, ce secteur rassemble près de la moitié de la population active du pays, dont 1,2 millions de fonctionnaires et assimilés. Quant à l’agriculture, elle occupe encore 19% de la population active, soit 2,1 millions de personnes souvent peu qualifiées et prêtes à travailler au noir. Ce secteur a connu une forte expansion dans les années 1990 avant de reculer de 41% entre 2000 et 2009, selon l’institut Eurostat. La Roumanie reste toutefois le deuxième Etat de l’UE en termes d’emploi agricole, juste après la Pologne.

Des cas fréquents de discrimination

En Roumanie, comme dans la plupart des pays européens, de nombreux cas de discrimination sont recensés sur le marché du travail. Le Conseil national de lutte contre les discriminations (CNCD) est chargé depuis 2001 de les prévenir, de les juger et de les sanctionner, mais le phénomène reste très compliqué à mesurer. Parmi les personnes les plus exposées, les Roms rencontrent notamment de nombreuses difficultés en matière d’accès à l’emploi. Souvent confrontés au racisme, à une implication réduite des autorités et à une faible instruction, ils ne seraient que 27% à travailler, selon une étude du Centre de ressources pour les communautés Roms publiée en janvier 2011. Les jeunes de moins de 25 ans, les personnes souffrant d’un handicap ou d’une longue maladie et les quinquagénaires souffrent eux aussi régulièrement de formes de discrimination à l’embauche ou sur leur lieu de travail. De leur côté, les femmes accèdent plus difficilement que les hommes à des postes décisionnels et elles sont payées en moyenne 10% de moins qu’eux, selon un rapport de la Banque mondiale publié en septembre 2011.

Des écarts de salaires importants

Chaque année, les revues économiques roumaines publient leur top 10 des plus gros salaires autochtones. Et c’est souvent à Bucarest, où les paies sont en moyenne deux fois plus élevées, que vivent les heureux bénéficiaires. A l’instar, de ce financier qui percevait 108 000 euros mensuels brut en 2010 et qui figurait en tête du classement établi par l’hebdomadaire Money Express. De façon générale, la finance propose en effet de bons salaires, entre 1500 et 2000 euros pour des cadres débutants. Mais l’écart est énorme avec les 1,75 million de Roumains qui ne vivent que du salaire minimum. Un Smic qui était de 158 euros en 2011, soit le plus bas de l’UE après celui de la Bulgarie (123 euros), selon Eurostat. Car si les différences de traitement sont importantes au sein même du marché du travail roumain, elles le sont d’autant plus en comparaison avec les autres pays européens. Ainsi, avec un salaire brut moyen autour de 470 euros par mois en 2011, contre 3020 euros en France ou 4530 euros au Danemark, la Roumanie est loin d’être un eldorado pour tous ses salariés.

Vers une plus grande flexibilité

En Roumanie, seul 1% des contrats de travail sont à durée déterminée, contre 14% en moyenne au sein de l’Union européenne. Un chiffre qui, selon le gouvernement d’Emil Boc, justifiait à lui seul une modification profonde du droit du travail dans le pays. A l’issue de négociations longues et tumultueuses, un nouveau Code du travail est donc entré en vigueur en mai dernier. D’inspiration anglo-saxonne, il fixe à 36 mois la durée maximum d’un CDD et permet aux employeurs et aux salariés de conclure trois fois de suite ce type de contrat. Pour encourager la flexibilité sur le marché de l’emploi, le texte prévoit aussi un allongement des périodes d’essai et de préavis et renforce les sanctions contre le travail dissimulé Des mesures qui, selon les syndicats, fragilisent davantage les salariés et trahissent l’esprit de l’ancien Code du travail qui ne datait que de 2003 et qui était considéré par l’Organisation internationale du travail comme le meilleur d’Europe centrale et orientale.

Les sirènes de l’étranger

Attirés par des salaires bien supérieurs et des conditions de travail souvent meilleures, plus de trois millions de Roumains travailleraient aujourd’hui à l’étranger. Une estimation admise par de nombreux spécialistes mais qui n’est confortée par aucune statistique officielle en Roumanie. En avril 2011, la Commission européenne a toutefois publié une première donnée fiable sur ce phénomène migratoire. Selon elle, 2,1 millions de Roumains travaillent dans les quinze Etats les plus riches de l’UE, dont 890 000 en Italie, 825 000 en Espagne et 110 000 en Allemagne. Avec la crise économique, les revenus de ces migrants auraient baissé de 15% ce qui n’a pas empêché 325 000 nouveaux travailleurs de quitter la Roumanie ces deux dernières années, selon le portail Tjobs, spécialisé dans le recrutement. Une majorité d’entre eux a trouvé un emploi dans les domaines de la santé, du bâtiment, de la restauration, de l’agriculture et du tourisme.

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