Roumanie : « Voilà ce qu’on nous laisse ! »

27 Jan

Par Mehdi CHEBANA

(©Roumanophilie/Mehdi Chebana)

Publié en janvier 2012 dans L’Humanité dimanche

Chaussures fourrées, bonnet et bouteille isotherme remplie de café… Alin n’a rien oublié. Après deux semaines de mobilisation pour réclamer la démission du président Basescu et du gouvernement de centre-droite, ce jeune professeur de roumain a appris à s’organiser. Malgré la neige et le froid, il peut rester jusqu’à 10 heures sur la place de l’Université de Bucarest pour crier son ras-le-bol aux côtés de centaines d’autres indignés.

« Je n’étais jamais descendu dans la rue pour manifester, confie-t-il, un brin gêné, mais je ne supportais tellement plus le mépris de nos dirigeants que je me suis pris en main ». Ce sont la baisse de son salaire de 25% et le passage en force du gouvernement sur une réforme de l’éducation qui ont poussé le jeune homme à se mobiliser. Aujourd’hui, il vit avec environ 200 euros par mois, soit 270 euros de moins que le salaire moyen en Roumanie. « Comment voulez vous vivre dignement avec si peu ? Nous, on a fait des sacrifices mais le pouvoir et sa clique ont continué de s’enrichir. »

Comme Alin, des milliers de Roumains manifestent spontanément chaque jour dans une soixantaine de villes. La contestation a commencé après la démission d’un sous-secrétaire d’Etat à la Santé qui s’opposait à la privatisation des services d’urgence. Aujourd’hui, elle cristallise les revendications de nombreuses victimes de l’austérité et plus largement de ceux qui aspirent à plus de démocratie.

« Cela faisait deux ans, voire plus de vingt ans, que les Roumains couvaient la colère qui a explosé ces derniers jours, analyse le politologue Cristian Pirvulescu, comme en Grèce ou en Espagne, cette contestation est spontanée, elle rassemble toutes les classes sociales, elle aspire à une reprise en main du politique par le peuple. On peut s’attendre à ce qu’elle dure longtemps. »

Toutefois pour s’installer dans le temps, cette contestation a besoin de quelques renforts. « C’est malheureux, s’indigne Stelian, un psychologue Bucarestois arborant un drapeau tricolore troué, symbole de la révolution de 1989, le gouvernement nous fait comprendre, avec ses airs arrogants, que nous sommes trop peu pour qu’il renonce. Pourtant, les revendications et les frustrations exprimées ici sont le reflet de l’état d’esprit de millions de citoyens. »

Le 19 janvier, sociaux-démocrates, libéraux et conservateurs – réunis dans l’opposition – ont rassemblé 7 000 sympathisants à Bucarest pour réclamer la démission du gouvernement et la tenue de législatives anticipées. Mais le meeting s’est déroulé à l’écart de la place de l’Université « pour ne pas donner l’impression de vouloir récupérer un mouvement spontané ».

« Aucun parti politique n’est le bienvenu ici, assure Stelian qui a vu plusieurs politiques se faire huer et malmener ces derniers jours alors qu’ils tentaient de se joindre aux indignés, il ne faut pas oublier que les sociaux-démocrates ont collaboré pendant un an avec le parti au pouvoir et qu’ils ont participé à 5 des 14 passages en force du gouvernement pour imposer l’austérité. »

Dans ce contexte, les premiers soutiens incontestés sont venus des Roumains de l’étranger qui manifestent par centaines devant leur ambassade à Madrid, Londres ou Lisbonne. « A bas Basescu ! », « A bas le gouvernement ! », « Désolé de ne pas produire autant que vous volez ! »… Autant de slogans scandés en écho aux manifestations qui ont cours dans leur pays d’origine.

De leur côté, les syndicats viennent eux aussi de rejoindre le mouvement. Une quinzaine de manifestations aura lieu jusqu’à la fin du mois devant les principales institutions du pays et les grandes confédérations discutent ces jours-ci d’éventuelles actions d’ampleur aux côtés des indignés.

«C’est dur de faire bouger les Roumains mais c’est tout aussi dur de les arrêter »,  s’enthousiasme un agriculteur syndiqué qui a déjà rejoint le mouvement « de sa propre initiative ».

Depuis deux ans, le gouvernement d’Emil Boc assomme les Roumains avec des mesures draconiennes destinées à satisfaire le Fonds monétaire international (FMI) et l’Union européenne qui ont accordé au pays un prêt global de 20 milliards d’euros. Parmi ces mesures, la baisse des salaires de la fonction publique, la hausse de la TVA de 19 à 24% ou la flexibilisation à outrance du marché du travail ont déjà amené les syndicats à mobiliser des dizaines de milliers de salariés. Leur soutien s’annonce donc précieux pour la poursuite du mouvement.

 

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