Le processus de privatisation s’accélère en Roumanie

20 Juin

Par Mehdi CHEBANA

Les nouvelles privatisations, décidées par le gouvernement du social-démocrate Victor Ponta, menacent 17 000 emplois en Roumanie. Ces mesures économiques réclamées par le FMI, Bruxelles et la Banque mondiale, qui ont déjà poussé à réduire le droit du travail chez le dernier entrant de l’UE, visent au total une dizaine d’entreprises publiques, dont l’une fortement symbolique : la poste. 

Une dizaine de compagnies nationales sont en cours de privatisation en Roumanie

Publié le 20 juin 2013 dans L’Humanité dimanche

Qu’elle porte ou non sa tenue bleue marine de factrice, Cristina ne peut pas arpenter le vieux Bucarest sans recevoir un clin d’œil, un sourire, un mot gentil. « Je suis une star locale ! », lance-t-elle, amusée. Depuis 24 ans, cette brune énergique assure deux tournées quotidiennes à pied, soit « six kilomètres, sans compter les escaliers ! ». Elle distribue lettres et colis mais remet aussi directement en liquide les pensions de retraite et les aides sociales des usagers. Ce sont là les missions principales des 32 000 postiers de Roumanie.

Et comme beaucoup de ses confrères, Cristina va plus loin. Elle prête souvent une oreille attentive aux personnes isolées et apporte médicaments et journaux à celles qui ne peuvent plus se déplacer. Elle rend service… « Je partage les joies et les drames de mes usagers, un peu comme si j’étais de leur famille, résume la quinquagénaire qui touche 250 euros de traites mensuelles, soit 80 euros de plus que le salaire minimum légal.

Mais derrière sa bonne humeur apparente, elle cache une vive inquiétude. Sous la pression du Fonds monétaire international (FMI), de l’Union européenne (UE) et de la Banque mondiale, le gouvernement du social-démocrate Victor Ponta s’est engagé à accélérer la privatisation d’une dizaine d’entreprises publiques, dont celle de la Poste, qui est encore détenue à 75% par l’Etat roumain. « Nous courrons à la catastrophe, craint Cristina, car de nouvelles logiques de rendement risquent de dénaturer notre mission ».

Aucun investisseur sérieux n’a pour le moment manifesté son intérêt pour la Poste roumaine. Celle-ci est fortement endettée et elle a accumulé plus de 120 million d’euros de pertes ces quatre dernières années.

Dan Nica, le ministre de la Communication, reconnaît « qu’elle pourrait faire des profits si elle n’avait pas été plumée » par d’anciens directeurs qui ont passé des contrats désavantageux avec des sociétés privées. L’objectif du gouvernement n’en reste pas moins la privatisation. Il vient de prolonger d’un an l’appel d’offres en cours afin de rendre l’entreprise « plus attractive » aux yeux d’éventuels acquéreurs. Pour ce faire, une partie des dettes sera transformée en actions et 3 650 salariés, soit 11% des effectifs, seront licenciés à partir du 1er juillet prochain.

« Le processus est en marche et on ne peut pas faire grand-chose pour l’arrêter », », déplore Matei Bratianu, le président du syndicat des travailleurs de la Poste, qui rappelle que le droit de grève roumain est l’un des plus restrictifs d’Europe. « Tant qu’une convention collective est en vigueur au sein de l’entreprise, il nous est interdit de déclencher un mouvement de longue durée » explique-t-il. « Alors dans ces conditions, nous pouvons seulement limiter la casse et négocier de bonnes indemnités de départ pour les salariés. »

Écœurée par les malversations ayant entouré la plupart des privatisations réalisées depuis la chute de Ceausescu en 1989, l’opinion publique roumaine reste apathique. Les salariés, eux, sont partagés entre inquiétude et colère. Le mois dernier, des centaines d’entre eux ont débrayé spontanément pendant trois jours à Bucarest et en province. Ils protestaient contre une tentative de la direction de réduire de moitié le temps de travail, et donc le salaire, de certains agents. « Finalement, ça n’a servi à rien puisque qu’ils ont décidé de licencier massivement à la place», se décourage Cristina qui avait pris part à cette action.

A l’image de la Poste, une dizaine de sociétés de distribution d’énergie, et CFR Marfa, la compagnie nationale de fret ferroviaire, sont en cours de privatisation. Toutes figurent sur une liste prioritaire publiée dans l’accord préventif de 5 milliards d’euros que l’ancien gouvernement de centre-droit avait conclu il y a deux ans avec le FMI, l’UE et la Banque mondiale et que les sociaux-démocrates se sont engagés depuis à respecter. Au total, plus de 17 000 emplois sont menacés à court terme, selon les syndicats.

« Cette politique de privatisations n’a ni queue ni tête », s’agace l’économiste Ilie Serbanescu. « Les autorités ne la mènent à bien que parce que c’est marqué dans cet accord qui fait le jeu des multinationales et dessert les intérêts de notre pays. Les entreprises en question sont stratégiques et elles pourraient redevenir bénéficiaires. Et quand bien même il faudrait les privatiser, tout le monde sait qu’en pleine crise, on est obligé de brader. »

Il y a six ans, la valeur de CFR Marfa était par exemple estimée à 2 milliards d’euros. Aujourd’hui, la moitié de l’entreprise est proposée à la vente pour 180 millions d’euros. « Rien qu’en refourguant nos 39 000 wagons à un ferrailleur, on gagnerait plus d’argent », estime Iulica Mantescu, le président de la fédération des conducteurs de locomotives de Roumanie.

Comme pour la Poste, le gouvernement s’est employé à réduire au maximum la masse salariale avant de vendre l’entreprise. Sur les 18 000 agents qui y travaillaient en 2010, il n’en reste que 9 000, dont un tiers est aujourd’hui menacé de licenciement. « Des erreurs de gestion ont été commises mais les autorités nous mettent également beaucoup de bâtons dans les roues », témoigne Iulica Mantescu. « Elles nous obligent par exemple à payer des taxes de fonctionnement huit fois supérieures à celles en vigueur dans le fret routier ».

On connaitra le 20 juin prochain le nom du nouveau propriétaire de CFR Marfa, parmi les deux candidats encore en course. En attendant, les syndicats se lancent dans un baroud d’honneur. Marris d’avoir été écartés des tractations, ils promettent de manifester chaque jour devant le ministère des Transports.

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