Pourquoi un scénario criméen ne tient pas en Transnistrie

20 Mar

Par Mehdi CHEBANA

(©Roumanophilie/Mehdi Chebana)

POINT DE VUE. Que va-t-on bien pouvoir raconter en attendant qu’un premier attentat secoue la Crimée ? Au lendemain du rattachement de la péninsule ukrainienne à la Fédération de Russie, les regards des analystes et des journalistes se sont soudain tournés vers la Transnistrie. Certains ignoraient jusque là l’existence de cette région séparatiste de Moldavie. D’autres, dans un souci grotesque de vulgarisation, se sont plu à la présenter comme la « Bordurie » de Hergé. Pour eux en tout cas, pas de doute, Moscou entend y répéter le scénario criméen, une crainte que partagent plusieurs partis politiques et médias en Moldavie.

Quelques signes ont apporté de l’eau à leur moulin. D’abord, Tiraspol, la capitale de cette république autoproclamée, se situe à 500 km de Sinferopol. Ce n’est pas loin… Ensuite, la XIVe armée russe stationne depuis une vingtaine d’années sur la petite bande de terre. Officiellement, c’est une force de pacification pour empêcher l’armée moldave de lancer l’assaut contre un régime qu’aucun Etat au monde, pas même la Russie, ne reconnait officiellement. La Moldavie signera aussi l’automne prochain un accord d’association avec l’Union européenne (UE), le même accord qui a déclenché les manifestations qui ont abouti au renversement du régime Ianoukovitch à Kiev. Et pour couronner le tout, comme en Crimée, le Soviet Suprême de Transnistrie vient de demander à la Douma russe d’entamer les démarches pour un rattachement avec la Russie.

Aussi nombreux soient-ils, ces indices ne rendent pas pour autant plausible un scénario ukrainien en Moldavie. Tout d’abord parce que, pour Moscou, la Transnistrie n’a pas la même importance géostratégique que la Crimée. Elle n’a pas de frontière directe avec la Russie mais seulement avec l’Ukraine qui, rappelons le, est globalement fort marrie d’avoir perdue sa péninsule et pourrait bien compliquer une hypothétique avancée des chars russes sur son territoire. La Transnistrie ne dispose par ailleurs d’aucun accès à la mer Noire et donc aux mers chaudes du globe, ce qui la rend évidemment beaucoup moins intéressante. Enfin, elle n’a jamais appartenu à la Russie mais presque toujours à l’Ukraine, sous ses différentes formes, et brièvement à la Roumanie pendant la Seconde Guerre mondiale.

En réalité, Moscou a tout intérêt à entretenir le statut quo sur ce territoire situé à seulement 200 km de la Roumanie, et donc de l’UE. Car son objectif n’est pas sa conquête mais le maintien de l’instabilité dans l’ancienne république soviétique de Moldavie qui tente depuis deux décennies de se rapprocher de ses voisins occidentaux et rêve désormais d’intégration européenne. Il y a fort à parier que les 28 n’accepteront pas dans leur cercle un Etat abritant un conflit gelé. Ainsi au début des années 1990, lorsque Chisinau a retrouvé son indépendance, les chars et les soldats russes ont aidé les séparatistes à se battre contre les forces régulières de Moldavie dans le cadre d’une guerre civile qui a fait plusieurs centaines des morts. Les uns parlaient d’union avec la Roumanie, les autres souhaitaient rester sous le giron soviétique. Depuis, la XIVe armée est restée, bien que les craintes de voir des chars moldaves traverser le fleuve Dniestr relèvent aujourd’hui du fantasme. En tout cas, aucun parti politique en Moldavie n’a cette ambition. Tous souhaitent que soient enfin respectés les accords conclus en 1992 entre le président moldave Mircea Snegur et son homologue russe Boris Eltsine accordant une grande autonomie à la région mais au sein de la Moldavie. Et tous sont favorables à une résolution de ce conflit gelé à travers les négociations laborieuses auxquelles participent depuis des années Chisinau, Tiraspol, Moscou, Kiev, l’OSCE mais aussi les Etats-Unis et l’UE en tant qu’observateurs.

Dans une Transnistrie exsangue où fleurissent les trafics d’armes, d’uranium et d’êtres humains,  Moscou accorde aussi des subventions et des ressources naturelles au régime séparatiste mais aussi des passeports pour ses ressortissants dont un tiers sont russes, un tiers ukrainiens et un tiers roumains. Mais malgré ce soutien, elle n’a jamais reconnu la région comme un Etat indépendant et a toujours rejeté les appels de ses dirigeants à intégrer la Russie. En 2009, elle s’était par exemple déclarée fort embarrassée après la tentative de Tiraspol d’ériger le drapeau russe en emblème national, ce qui apparaissait comme une aberration en droit international.

Si la Russie avait dû intervenir militairement en Moldavie, elle l’aurait probablement fait en avril 2009, lorsque de violentes manifestations ont éclaté à Chisinau après une victoire contestée des communistes aux élections législatives. Sous l’égide du président de l’époque Vladimir Voronine, le PC moldave entretenait jusqu’alors de bonnes relations avec Moscou, tout en œuvrant largement pour un rapprochement avec l’UE. Un équilibre qu’ont fait volé en éclats les dirigeants de l’Alliance pour l’intégration européenne (AIE) qui lui ont succédé. Cette coalition entre les libéraux, les démocrates, les libéraux-démocrates et l’Alliance Notre Moldavie a multiplié les provocations envers la Russie, concevant l’adhésion à l’UE comme le meilleur moyen de sortir de son giron. Mais les autorités russes avaient déjà pris conscience il y a des années que ce rapprochement était déjà très avancé puisque même leurs alliés communistes l’avaient favorisé. Et puis, l’assaut de chars moldaves sur la Transnistrie n’a pas eu lieu. Alors, la Moldavie signera probablement l’accord d’association avec Bruxelles l’automne prochain, mais Moscou se consolera vraisemblablement en novembre avec le retour au pouvoir d’un allié traditionnel après les élections législatives, le PCRM étant largement en tête des sondages.

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