Couvre-chefs et chefs d’État en Roumanie : quand le pouvoir lance les modes vestimentaires

15 Jan

Traduit par Mehdi CHEBANA

De Michel le Brave à Traian Băsescu, les dirigeants roumains ont toujours eu une affection particulière pour les chapeaux et autres bonnets. Sensibles aux tissus et aux matériaux en vogue à l’étranger, certains ont même lancé de véritables modes vestimentaires en Roumanie. À de nombreux égards, cette tradition est pourtant bien plus politique qu’esthétique…

La cuşma de Michel le Brave

Publié le 9 octobre 2008 dans Cotidianul

Pour le critique de mode Ovidiu Bratu et l’anthropologue Alec Bălăşescu, l’analyse des vêtements d’une époque donnée est révélatrice des changements économiques et culturels d’un pays, de ses aspirations et de ses sources d’imagination aussi. Autrement dit, l’Histoire s’inscrit toujours dans du visuel.

« Jusqu’au milieu du XIXe siècle, les grands seigneurs et dignitaires des provinces roumaines qui n’étaient pas encore unifiées ont été influencés par la mode ottomane », explique Alec Bălăşescu. « Ils portaient des barbes immenses, des turbans turcs mais aussi des bonnets aux accents byzantins, des fourrures et des tuniques [caftans] rappelant la mode musulmane. »

« C’est Alexandru Ioan Cuza [1] qui a tenté, le premier, d’imposer la mode militaire à la tête de l’État, Carol Ier [2] réalisant, par la suite, cette volonté », précise l’anthropologue, soulignant, au passage, les mutations que l’orientation du pays vers la Russie a suscitées dans la mode vestimentaire.

Les taches des sang sur le costume Chanel rose que portait Jackie Kennedy le jour de l’assassinat de son mari, l’uniforme d’Adolf Hitler et sa ceinture en cuir, le képi, la croix gammée et la moustache de Charlie Chaplin [dans Le Dictateur]… Autant de détails qui parlent beaucoup plus que les livres d’histoire aux yeux d’Ovidiu Buta.

L’inspiration au contact des grand empires

Vlad l’Empaleur et son chapeau à clous

« Il est intéressant de noter que chaque personnage historique est à peu près caractérisé par une seule tenue ou un seul élément vestimentaire et que chacun marque une étape précise de l’évolution du style vestimentaire en Roumanie. En termes plus actuels, on peut parler d’eux comme destrendsetters », ajoute le critique de mode, citant pêle-mêle la cuşma de Michel le Brave [3], mélange entre le couvre-chef des bergers et les chapeaux byzantins, mais aussi la veste militaire d’Ecaterina Teodoroiu [4]ou le chapeau à clous de Vlad l’Empaleur [5].

Plus proche de nous, Alec Bălăşescu prend l’exemple des blouses paysannes brodées que la princesse Martha Bibescu [6] a introduit dans les salons français et dont l’effet a été si fort que Matisse a réalisé une série entière de tableaux sur ce thème.

Les adhésions politiques d’un pays ont souvent imposé de nouveaux codes vestimentaires respectant la tendance politique et diplomatique de l’État concerné. « Dans l’Empire germanique, au XVIe siècle, les paysans n’avaient pas le droit de porter des couleurs vives, surtout le rouge », rappelle Alec Bălăşescu. « Il n’est donc pas étonnant que le droit de porter des vêtements de couleur rouge ait figuré au rang des revendications qui étaient à l’origine de la révolte paysanne de 1525. »

De même, sous le régime phanariote en Roumanie [7], le port de vêtements turcs était imposé aux grands dignitaires comme signe de soumission à la Porte.

Communisme et uniformisation vestimentaire

Le couple Ceauşescu en habits d’hiver

Sous le communisme, on a assisté à une uniformisation par la couleur grise dont le rôle était d’effacer les différences d’ordre social, selon Ovidiu Buta. « Quand on regarde les films réalisés à l’époque, on remarque une masse compacte d’où il est impossible de distinguer les jeunes des personnes âgées et même les femmes des hommes », commente-il, dressant ensuite un court tableau du style vestimentaire de l’époque : « gris, noir, kaki « Alain Delon », le chapeau en fourrure de Ceauşescu copié et vendu en quantités industrielles et que l’on voit toujours aujourd’hui dans les rues, mais aussi la casquette de l’ouvrier qui a remplacé le chapeau de feutre et le haut-de-forme ».

Pour Alec Bălăşescu, cette liste mérite d’être complétée par la voiture noire et les vêtements de cuir qui étaient associés au parti unique mais aussi par les robes d’Elena Ceauşescu, « toutes de marque mais bizarrement assorties de chaussures aux formes incongrues par rapport au reste de la tenue ».

La Révolution a apporté un nouvel élément vestimentaire digne d’intérêt, selon Alec Bălăşescu : le pull-over du révolutionnaire, d’inspiration militaire, que portaient Petre Roman, Ion Iliescu ou encore Gelu Voican Voiculescu. « Ce pull en laine nous démarquait des costumes de type communiste dont nous avions l’habitude à la télévision. »

Si le style vestimentaire de la classe politique actuelle n’est pas très cohérent, l’anthropologue observe, pourtant, que les membres du Parti social-démocrate (PSD) portent des cravates tendant vers le rose alors que les membres du Parti national libéral (PNL) préfèrent des tons se rapprochant du bleu.

La barbe n’a plus la cote, les chapeaux résistent

Traian Băsescu en bonnet

« Le couvre-chef n’a plus autant de succès, pour de multiples raisons. Toutefois, à l’échelle nationale et internationale on remarque que le bonnet reste une marque de populisme. D’ailleurs, Traian Băsescu n’a pas hésité à l’arborer à plusieurs occasions depuis son élection. Cependant, le bonnet « gyrophare », dont l’usage politique a été inventé par Nicolae Ceauşescu, semble toujours connaître un grand succès », ajoute Alec Bălăşescu. Au cours de l’histoire roumaine, le port d’un couvre-chef et d’une barbe a toujours été considéré comme une marque de pouvoir, renvoyant à une organisation de type patriarcal où l’orthodoxie joue un grand rôle. Il en va de même pour l’uniforme militaire et les vêtements occidentaux, objets de méfiance et de moqueries lorsqu’ils sont apparus pour la première fois dans le pays…

« La barbe a aujourd’hui disparu, excepté dans les milieux intellectuels où elle sert à revendiquer un attachement à la société patriarcale et au concept de nation orthodoxe qui a servi de mythe fondateur à la nation moderne – je pense évidemment à Nicolae Iorga [8] », explique Alec Bălăşescu.

« Les grands dirigeants se sont physiquement imposés aux gens ordinaires en surélevant leur corps avec des couronnes ou de hautes coiffures, des chaussures à talons au bout souvent aiguisé, mais s’imposant aussi à la verticale avec des manteaux volumineux comme ceux en hermine que portaient les rois. L’objectif était de faire en sorte que les sujets se sentent, par comparaison, tout petits et insignifiants. Dans le même ordre d’idées, la grande valeur de la fourrure, de la soie et des bijoux arborés par les nobles rappelait aux pauvres l’inanité d’une révolte et leur impuissance à se mesurer aux hommes de pouvoir. »

Vêtements et chapeaux cultes dans l’Histoire roumaine

La cuşma de Michel le Brave
La veste militaire d’Ecaterina Teodoriu
Le chapeau de Vlad Ţepeş, rouge, orné de petits clous et d’une boucle de plumes
La soutane brodée et la couronne massive d’Étienne le Grand
Les blouses paysannes brodées de la princesse Martha Bibescu
Les tailleurs d’Elena Ceauşescu
Le bonnet en fourrure et la casquette soviétique de Nicolae Ceauşescu
Le pull-over du révolutionnaire
Le bonnet de Traian Băsescu

 

Notes

[1Alexandru Ioan Cuza fut le souverain des principautés unies de Roumanie entre 1859 et 1866.

[2Carol Ier est le successeur d’Alexandru Ioan Cuza à la tête des principautés unies de Roumanie. En 1881, une modification de la Constitution le reconnaît officiellement comme roi.

[3Michel le Brave (1558-1601) est le premier souverain à avoir réussi l’union, certes pour une courte durée, des principautés de Valachie, Transylvanie et Moldavie, composantes de la Roumanie moderne.

[4Ecaterina Teodoroiu est une sous-lieutenant roumaine tombée à la bataille de Mărăşeşti lors de la Première Guerre mondiale.

[5Vlad Ţepeş a été prince de Valachie en 1448, puis de 1456 à 1462 et en 1476. Présenté comme un tyran sanguinaire par les chroniqueurs de son époque, il a inspiré à l’Irlandais Bram Stoker le personnage de Dracula.

[6Femme de lettres née à Bucarest en 1888, Martha Bibescu passa une bonne partie de sa vie à Paris où elle mourut en 1973.

[7Entre 1711 et 1821, des Grecs descendant des familles impériales byzantines donnèrent des princes aux principautés de Moldavie et de Valachie. On les appelle Phanariotes parce que leurs ancêtres vivaient dans le quartier du Phanar à Constantinople.

[8Considéré comme l’un des plus grands historiens roumains, Nicolae Iorga est célèbre pour ses travaux sur la nation roumaine. C’est l’un des premiers historiens balkaniques à ne pas considérer l’occupation ottomane sous un aspect exclusivement négatif.

 

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