Roumanie : l’histoire mystérieuse des Carashovènes du Banat

27 Mai

Traduit par Mehdi CHEBANA

Il se disent Croates, d’autres les considèrent comme Serbes. On dit qu’ils sont venus de Bosnie-Herzégovine au XIVe siècle, sans que personne n’en soit pourtant sûr. Qui sont les Carashovènes du Banat ? Une minorité qui a conscience de son identité et qui tente de défendre sa culture.

Femmes de Carașova

Femmes carashovènes

Publié le 3 mai 2015 dans Romania liberă

Située dans le Banat, aux abords du parc naturel des Cheile Carașului, l’agglomération de Carașova peut être considérée comme la capitale des Croates de Roumanie. Composée de sept communes, elle est un centre spirituel et culturel pour ces quelques milliers de personnes qui font partie de l’un des groupes ethniques les plus intéressants du pays. Les Carashovènes revendiquent depuis longtemps leur identité croate, même s’il existe un débat très sérieux sur leurs origines.

Le nom de Carașova est mentionné pour la première fois dans des documents datant de 1333. Mais les sources sur l’origine et l’histoire des Carashovènes sont assez pauvres. Emil Petrovici, un érudit originaire de Cluj, l’un des rares communistes à pouvoir justifier d’études universitaires solides, estimait que leur dialecte provenait du serbe. « C’est comme si la langue serbe était parlée par des Roumains », affirmait-il.

La thèse d’Emil Petrovici a toutefois été contestée par plusieurs linguistes qui considèrent que le dialecte carashovène est au croisement des dialectes parlés dans le sud-est de la Serbie, de ceux de l’ouest de la Bulgarie et du nord-ouest de la Macédoine. D’autres linguistes encore font des Carashovènes les descendants de Croates qui vivaient au XIVe siècle sur le territoire actuel de la Bosnie-Herzégovine. Ces derniers auraient été appelés dans le Banat par le roi de Hongrie Louis Ier d’Anjou afin de protéger la région des incursions bulgares puis ottomanes. Avec l’aide de nobles roumains, les Carashovènes ont ainsi édifié une citadelle sur une colline qui domine Carașova, à l’emplacement d’un ancien camp romain.

Cette citadelle a été assiégée puis reconstruite à de nombreuses reprises. Ce fut le cas quand le Banat était un district militaire destiné à défendre la Transylvanie mais aussi à l’époque où la région constituait le pachalik de Timișoara. Aujourd’hui, c’est une ruine. Mais une ruine qui prouve, à travers les siècles, que les Carashovènes étaient des hommes libres à la vocation militaire certaine.

Au fil du temps, les Carashovènes se sont mêlés à des Bulgares, des Hongrois mais aussi à des Aroumains de confession catholique, réfugiés au nord du Danube après la destruction des tsarats de Târnovo et de Vidin par les Ottomans. Cela explique, selon certains historiens, la présence de mots bulgares et d’influences aroumaines dans le dialecte carashovène. […]

Quand le Banat fut libéré du joug ottoman par les troupes autrichiennes en 1718, Carașova était la troisième plus grande localité du Banat derrière Timișoara et Caransebeș. Elle comptait 400 maisons à l’époque. Les autorités autrichiennes ont un temps envisagé d’en faire une capitale de comté, avant d’y renoncer car les Carashovènes formaient une communauté plutôt difficile d’accès. C’est ainsi que la ville de Lugoj fut choisie pour devenir le centre administratif et politique de cette partie du Banat, ce qui a favorisé son développement.

Des liens étroits avec Zagreb

Malgré tout, Carașova a continué d’être considérée comme la capitale des Croates du Banat. En 1726, une belle église baroque a été érigée au cœur de la ville. On y célèbre toujours la messe en croate aujourd’hui. De même, l’enseignement en langue croate s’est rapidement développé, sous l’impulsion des Autrichiens qui souhaitaient que les Carashovènes entretiennent des liens avec la Croatie. Des livres ont été envoyés de Zagreb à Carașova, ce qui a permis aux habitants de prendre conscience de leur identité nationale.

Bien que certains les considéraient comme serbes, les habitants de Carașova sont catholiques, ce qui a influencé de façon décisive leur choix identitaire à une époque où la Croatie n’était pas encore un État. C’est après la chute du communisme et le démantèlement de la Yougoslavie que les Carashovènes ont vraiment consolidé et revendiqué leur identité croate.

Carașova abrite aujourd’hui le siège de l’Union des Croates de Roumanie, qui est représentée au Parlement de Bucarest. Elle compte aussi un lycée bilingue roumano-croate qui a ouvert ses portes en 1990. Il accueille des élèves des sept communes de l’agglomération notamment Carașova et Lupac, où les Croates sont majoritaires.

La plupart des Carashovènes ont aussi obtenu la citoyenneté croate, les autorités de Zagreb ayant décidé d’accorder des passeports à tous les Croates vivant en dehors de leurs frontières. Cette mesure visait initialement à protéger les Croates vivant en Serbie, en Bosnie-Herzégovine et dans d’autres États nés du démantèlement de la Yougoslavie. Mais les Carashovènes en ont aussi profité. Après avoir obtenu leur passeport, beaucoup d’entre eux sont partis travailler en Croatie, un pays où le niveau de vie était plus élevé qu’en Roumanie à la fin des années 1990.

Depuis l’indépendance de la Croatie, les relations entre Zagreb et Bucarest sont au beau fixe. Les autorités croates ont commencé à se préoccuper de plus en plus du maintien de l’identité des Carashovènes, avec l’appui de leurs homologues roumains. En échange, elles ont encouragé la préservation de l’identité nationale des Istro-roumains qui vivent dans quelques villages de montagne d’Istrie. Les deux communautés sont très petites. On compte entre 6 000 et 7 000 Carashovènes et quelques centaines d’Istro-roumains. Elles sont toutefois très importantes pour l’histoire des deux peuples. Les Carashovènes parlent un dialecte isolé hérité du Moyen-Age, les Istro-roumains l’un des quatre dialectes de la langue roumaine avec l’aroumain et le mégléno-roumain.

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