La révolution roumaine et les « charniers de Timişoara » : retour sur un fiasco médiatique

16 Déc

Par Mehdi CHEBANA

Premier soulèvement populaire retransmis en direct à la radio et à la télévision, la révolution roumaine reste le symbole d’un fiasco médiatique sans précédent. Des semaines durant, la presse occidentale a relayé images insoutenables, rumeurs insensées et bilans délirants, sans vérifier la fiabilité de ses sources. Deux décennies plus tard, plusieurs journalistes qui ont couvert l’événement décryptent cet engrenage du sensationnalisme pour Le Courrier des Balkans.

Une du journal « Libération » sur la révolution roumaine

Publié le 16 décembre 2009 dans Le Courrier des Balkans

Des jeunes vidés de leur sang pour soigner Ceauşescu d’une leucémie, la ville de Sibiu rayée de la carte, des mercenaires arabes tirant sur la foule à Bucarest… Autant de folles rumeurs que les médias occidentaux ont relayé, des semaines durant, à propos de la révolution roumaine. Dans la confusion du moment, la course au sensationnalisme avait pris le pas sur la fiabilité et le recoupement des sources.

« C’est le plus gros mensonge du XXe siècle », lance Traian Orban, le responsable du Mémorial de la révolution à Timişoara, dans le sud-ouest de la Roumanie. Dans une petite salle où il conserve les articles de l’époque, l’ancien vétérinaire poursuit : « beaucoup trop de bêtises ont été dites dans les médias étrangers. Vos journalistes ont été manipulés et ce même après l’exécution de Ceauşescu. »

Pour appuyer les nouvelles alarmistes qu’elles diffusaient en temps réel, les radios et les télévisions présentaient des bilans humains « tristement officiels », envoyés par les agences hongroises et yougoslaves et repris par l’Agence France Presse (AFP). On a parlé de près de 5.000 morts à Timişoara et jusqu’à 70.000 morts dans tout le pays. En réalité, 1.104 personnes sont décédées au cours de cette révolution, dont 93 à Timişoara.

Pourtant, les journalistes envoyés sur place proposaient souvent un récit plus nuancé de la situation. « J’avais beau dire que je n’avais vu que quelques corps ou qu’il fallait prendre telle ou telle rumeur avec des pincettes, il y avait partout un appareil éditorial qui se mettait en place à Paris », se souvient Jean-Yves Huchet, l’envoyé spécial de La Cinq à Timişoara. « Mon témoignage était agrémenté d’images violentes tournées par d’autres télés et assorti de bilans délirants. Du coup, ma parole de journaliste devenait inaudible. »

Une manipulation orchestrée ?

Érigée en « ville martyr », Timişoara a cristallisé les fantasmes de la presse occidentale. Le quotidien espagnol El País évoqua des « chambres de torture où l’on défigurait à l’acide les leaders ouvriers ». Intox. On exposa devant les caméras 19 corps, côte à côte, plus ou moins décomposés. Nouvelle intox. Ces personnes étaient mortes avant la révolution.

Pour expliquer cette désinformation à grande échelle, de nombreux observateurs et acteurs de la révolution ont accusé le KGB, la Securitate [1] ou encore le Front de salut national (FSN). Envoyé spécial de L’Événement du jeudi à Bucarest et fin connaisseur de la Roumanie qu’il couvrait déjà avant la révolution, Bernard Poulet refuse de croire en « ces théories du complot »,

« Ceux qui connaissaient le pays savaient qu’il fallait se méfier de la tendance générale à l’exagération et à la paranoïa », analyse-t-il. « Malheureusement, trop de jeunes sans expérience des régimes dictatoriaux ont été envoyés sur place. Ils sont souvent tombés dans le panneau alors que beaucoup de spécialistes ont préféré rester en France à l’approche de Noël. »

Pour le journaliste roumain Romulus Cristea, auteur de six ouvrages sur la révolution, le choc psychologique a été la principale cause de la désinformation : « les premiers témoignages relayés à l’étranger étaient ceux de Roumains affolés. À quoi avait ont affaire ? À une guerre ? Une révolution ? Très vite, à la prise de conscience que Ceauşescu était tombé et à la peur d’une répression sanglante de la Securitate, s’est ajouté le manque de sommeil, la faim, l’effet de foule. Avec tout ça, difficile de comprendre ce qui se passait. »

En avril 1990, TF1 diffusait en exclusivité les images du procès et de l’exécution des Ceauşescu. Dernier chapitre de l’une des couvertures médiatiques les plus controversées de l’histoire. « Cette révolution a suscité un véritable traumatisme au sein des médias français », explique Jean-Yves Huchet qui déplore la mise au pilori des envoyés spéciaux de l’époque. « Les chaînes de télévision ont notamment pris conscience que la course à l’immédiateté était quelque chose de fantastique mais qu’elle pouvait aussi conduire à des dérapages considérables. Notre profession s’est donc remise en cause, parfois de manière très violente. Cela n’a pourtant pas empêché que d’autres conneries se produisent par la suite ».

Jean-Louis Calderon, une mort tragique

Dans la nuit du 22 au 23 décembre 1989, le grand reporter français Jean-Louis Calderon mourait sous les chenilles d’un char à Bucarest. Aguerri, il couvrait la révolution roumaine pour la chaîne de télévision La Cinq. Sa disparition, à l’âge de 31 ans, suscita une vive émotion en France et en Roumanie.

Alors que, dans ce drame, la thèse de l’accident a prévalu pendant vingt ans, la justice roumaine a rouvert l’enquête début 2009. La démarche vise à vérifier les rumeurs de « meurtre par balle » qui ont couru après la mort du journaliste. Des allégations infirmées par le rapport d’autopsie rédigé à l’époque et discréditées par le parquet militaire roumain. Au total, sept reporters étrangers sont décédés pendant la révolution roumaine.

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