Simona Halep, le cache-misère du sport roumain

10 Avr

Par Mehdi CHEBANA

Simona Halep

POINT DE VUE. Depuis deux ans, les Roumains suivent avec passion les performances éblouissantes de Simona Halep. Cette jeune joueuse de tennis originaire de Constanța a déjà remporté onze tournois sur le circuit WTA et se classe actuellement au troisième rang mondial. Son moral d’acier, son jeu agressif et son puissant revers à deux mains ont définitivement conquis ses compatriotes lors de la finale de Roland-Garros le 7 juin 2014. Certes, elle a perdu ce jour-là à l’issue de trois heures de combat intense contre la Russe Maria Sharapova. Mais elle est entrée pour de bon dans le cœur de tous.

Pris par la « Simona mania », on exulte à chaque victoire, on peste en cas de défaite. On salue le patriotisme de la championne qui claironne « jouer chaque jour pour la Roumanie » mais on s’indigne tout autant quand elle préfère participer à un tournoi en individuel plutôt qu’à une rencontre de Fed Cup. On tient aussi scrupuleusement ses comptes : 8,5 millions de dollars de gains depuis le début de sa carrière. Le président Johannis a chanté l’hymne roumain avec elle sur un court, le premier ministre Ponta utilise son image pour gagner des « amis » sur les réseaux sociaux, le célèbre éditorialiste Cristian Tudor Popescu laisse régulièrement la politique au vestiaire pour commenter ses performances. En un mot, on s’approprie Simona Halep.

Pourquoi un tel engouement ? D’abord, elle redore largement le blason de la Roumanie. Les drapeaux tricolores flottent sur les courts du monde entier et la presse internationale s’intéresse enfin au pays pour autre chose que Ceaușescu, la pauvreté et les chiens errants. Grâce à cette joueuse de 23 ans, le tennis roumain retrouve aussi des couleurs et renoue avec une tradition d’excellence ; celle initiée dans les années 1970 par Ilie Năstase, premier joueur à avoir été classé numéro 1 mondial. Mais comme un miroir aux alouettes, la réussite de Simona Halep permet surtout d’oublier le déclin inexorable du sport roumain.

La patrie de la discobole Lia Manoliu, de la gymnaste Nadia Comăneci ou du céiste Ivan Patzaichin n’est plus que l’ombre d’elle-même. La preuve sur la scène olympique : seulement neuf médailles à Londres, huit à Pékin. Ce sont ses pires résultats à des JO d’été depuis un demi-siècle. Seuls les gymnastes, les judokas et les haltérophiles permettent de limiter la casse. Mais le « beau pays des Carpates » ne brille pas plus l’hiver. Toujours pas de nouvelle médaille depuis le bronze décroché en bobsleigh aux JO de Grenoble en 1968. « C’est la faute des communistes qui n’ont pas voulu investir dans les sports d’hiver car ils les considéraient comme des disciplines de riches », m’a expliqué le secrétaire général du Comité olympique roumain Ioan Dobrescu lors d’une récente interview.

Où sont les champions roms ?

Aujourd’hui, c’est la pratique du sport en général qui semble réservée aux riches dans ce pays où le salaire moyen dépasse à peine les 400 euros. Dans le système scolaire, elle se résume même à une option, ce qui est loin de favoriser la détection des futurs champions mais aussi la bonne hygiène de vie de la population. Plus de la moitié des Roumains (54%) considèrent ainsi que le sport est peu accessible d’un point de vue financier, 20% qu’il est complètement inaccessible, selon un sondage de l’Institut Ires paru en juin 2014. Il y a d’abord le prix des licences qui est prohibitif pour de nombreuses familles. Il y a aussi le coût élevé de l’accès aux infrastructures. Pour les amateurs de natation par exemple, difficile de s’offrir quelques longueurs en bassin. La plupart des piscines roumaines appartiennent à des hôtels ou des complexes privés qui pratiquent des tarifs pouvant dépasser les 20 euros l’entrée. Idem pour les fondus d’athlétisme. Il faut débourser 2 euros pour faire quelques tours de pistes sur le stade de la fédération a Bucarest.

Dans ce contexte, pas étonnant que la frange la plus pauvre de la population n’ait pas accès au sport en général et à celui de haut niveau en particulier. Combien de champions roumains sont par exemple d’origine rom ? Une poignée. A l’instar de Bănel Nicoliță, le milieu de terrain du Viitorul Constanța qui a porté quelques années les couleurs de Saint-Etienne et Nantes, ils choisissent souvent le football, qui reste le sport le plus démocratique en Roumanie. Même les parents de Simona Halep ont dû contracter des crédits à la banque pour que leur fille réalise son rêve. Une mère au foyer et un père zootechnicien qui ne pouvaient pas se permettre d’acheter des raquettes et des billets d’avion quand la sportive talentueuse a débuté sa carrière.

Certes, le régime communiste utilisait le sport comme un outil de propagande pour présenter au monde une vitrine reluisante et stimuler au sein de la population un sentiment de fierté nationale. Mais il avait le mérite de mener une politique en la matière ! N’est-ce pas sous Ceaușescu que la Roumanie a le plus brillé sur la scène sportive internationale ? Lors des JO de Los Angeles en 1984, elle a établi son record olympique à 53 médailles dont 20 en or. C’est aussi en 1986 que le Steaua Bucarest a remporté la prestigieuse Coupe d’Europe des clubs champions. Jamais aucune équipe roumaine de football n’a réitéré une telle performance depuis.

Vingt-six ans après la révolution, le sport roumain est donc à l’agonie. De moins en moins de médailles, de moins de en moins de pratiquants mais beaucoup d’hommes politiques pour plastronner quand s’illustrent des champions comme Simona Halep. L’honnêteté imposerait qu’ils cessent de s’afficher à leurs côtés. Peut-être trouveraient-ils alors du temps pour enfin réfléchir à une stratégie efficace qui permette au sport roumain de relever la tête.

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